Festival de Karlovy Vary 2026 : notre bilan

Le 60e Festival de Karlovy Vary vient de s’achever et était à suivre sur Le Polyester. Bilan de cette édition anniversaire.


Fruit Gathering

Le Festival de Karlovy Vary demeure mal connu chez nous mais c’est un des festivals les plus anciens du monde et c’est également un festival officiellement classé catégorie A (label décerné aux festivals mettant en avant des premières mondiales). Ses deux compétitions généralistes sont en effet entièrement composées de premières mondiales : la compétition internationale et la compétition Proxima (dédiée à des projets plus alternatifs ou avant-gardistes). Dans une compétition principale au niveau nettement plus relevé que l’an passé, le Cristal du meilleur long métrage a été décerné à Fruit Gathering du Myanmarais Aung Phyoe. C’est la première fois que le Myanmar remporte cette récompense. Ce drame élégamment mis en scène fait le portrait touchant de deux femmes, et de l’entente féminine face à la brutalité du capitalisme et du patriarcat. Doublement primé, The Guest du Danois Mads Mengel est un drame familial tel qu’on peut l’attendre du Danemark, mais celui-ci est efficacement mené, et transcendé par la performance de Trine Dyrholm en matriarche souffrant de troubles mentaux qui débarque lors du cérémonie où personne ne souhaite sa présence. A noter également au palmarès principal le prix d’interprétation décerné à la Suissesse Anna Schinz, convaincante dans le rôle de la mère précaire de A Happy Family, un drame inégal mais qui fait preuve d’une charmante richesse de tons.


Cinco años, cuatro meses

Absent du palmarès, notre coup de cœur Cinco años, cuatro meses des Colombiens Esteban Hoyos García et Juan Miguel Gelacio Ramírez raconte le périple d’une mère à la recherche de son fils disparu sans explications et probablement assassiné. Ce long métrage épuré et émouvant fait une utilisation saisissante du réalisme magique – on parie que ce film devrait circuler dans d’autres festivals. Lauréat en 2019 avec La Saveur des coings, le duo bulgare Kristina Grozeva et Petar Valtchanov a eu moins de chance cette année mais Black Money for White Nights est néanmoins une comédie dramatique assez réussie et au féroce mauvais esprit, sur un couple de sexagénaires dont le voyage de rêve à Saint Petersbourg tourne au désastre avant même de partir.


Incinerator

Dans la compétition Proxima, deux fortes révélations se sont distinguées. Incinerator est réalisé par le Japonais Shuntaro Uchida (lire notre entretien). Le film fait le récit d’apprentissage d’une fillette triste et solitaire. Uchida, par la qualité remarquable de son écriture et de sa mise en scène, parvient à pénétrer le monde intérieur tumultueux d’une enfant quand tout autour d’elle ressemble à des non-événements. Incinerator, qui a reçu le Prix spécial du jury Proxima, correspond au meilleur de ce qu’on peut attendre du cinéma japonais indépendant. Absent du palmarès, l’incroyable The Ink-Stained Hand and the Missing Thumb de l’Indien Yashasvi Juyal est un flamboyant premier long métrage qui fait mine de raconter la vie simple d’un couple au nord de l’Inde. Après un drame inattendu, le film dépeint la rencontre stupéfiante du monde quotidien et du monde spirituel. Yashasvi Juyal est assurément un nom à retenir.


Paris Paris

D’autres excitantes propositions ont été mises à l’honneur dans la compétition Proxima. Remarquée avec l’intrigant documentaire Victoria en 2020, la Belge Isabelle Tollenaere signe avec Paris Paris une attachante miniature sur le sort de quelques exilés dans la capitale. Tollenaere évite les clichés des drames sociaux sans personnalité et apporte une perspective sensible, entre comédie triste et chaleureuse empathie. Dans son documentaire My Friend the Porn Star, l’Autrichienne Rosa Friedrich raconte un échec (un documentaire sur son meilleur ami souhaitant tourner un porno, avant de se rétracter) pour mieux dessiner avec ludisme le portrait d’une sororité galvanisante et décomplexée. Parmi les talents à suivre, citons enfin le Croate Mate Ugrin dont le drame Petty Thieves est imparfait mais ce portrait de petit voleur qui se fait de l’argent lors de la saison touristique chérit ses ambiguïtés de façon prometteuse et sa mise en scène est inspirée.


Tainted Horseplay

Outre les premières mondiales et les nombreuses avant premières, le festival a, dans son programme anniversaire ou dans sa rétrospective de classiques, remis en lumière des perles du passé. Citons notamment le néoréaliste Barravento de Glauber Rocha, film fondateur du mouvement Cinema Novo, d’une grande modernité plastique, entièrement situé dans une communauté afrodescendante du Brésil, mais aussi Les Enfants d’Hiroshima, l’un des tout premiers films du Japonais Kaneto Shindo, dans lequel une enseignante se rend l’été sur les tombes des membres de sa famille assassinés lors du bombardement atomique. Réalisé quelques années seulement après la tragédie, Les Enfants d’Hiroshima est un film d’une précision et d’une pureté bouleversantes, rappelant le talent majeur d’un cinéaste qui n’est pas célébré à sa juste valeur en France. Dans un tout autre registre, Tainted Horseplay de la Tchèque Vera Chytilova est une rareté aux contrastes particulièrement gonflés. Le film, tourné à la fin des années 80 à Karlovy Vary, raconte les nuits de trois joyeux lurons faites de baises et de picole. Le film est une comédie sexy enivrée pendant 1h45 avant d’opérer pendant sa dernière demi heure un basculement de ton d’une radicalité qui laisse bouche bée. Quasiment tourné dans les lieux mêmes du festival, ce film a offert la meilleure traduction possible de l’excitant éventail cinématographique qui se déploie chaque année devant le public chanceux du KVIFF.

Retrouvez notre couverture du Festival de Karlovy Vary, composée d’une cinquantaine d’articles.

Nicolas Bardot

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