C’est à nos yeux le sommet de cette édition du Festival de Karlovy Vary. Dévoilé dans la compétition Proxima, Incinerator du Japonais Shuntaro Uchida fait le récit d’apprentissage estivale d’une jeune Japonaise de 10 ans. Solitaire et taciturne, Kozue vit dans son monde et a le béguin pour un étudiant. Visuellement exquis, à la fois triste et tendre Incinerator est un long métrage inspiré dont le minimalisme fait des merveilles. Shuntaro Uchida est notre invité.
Votre film est adapté d’une nouvelle écrite par Kaori Ekuni. Pouvez-vous me parler du choix de cette nouvelle ?
Il s’agit initialement d’une suggestion de Nagao Takuma, qui est producteur du film mais qui joue également le rôle du père dans Incinerator. Nagao Takuma a lu cette nouvelle alors qu’il était encore adolescent. Nous avons entamé l’écriture du scénario en ayant le sentiment qu’il y avait, dans cette nouvelle, toute une gamme d’émotions à explorer pour en faire un long métrage.
Votre jeune actrice, Karin, parvient à évoquer de nombreuses et profondes émotions tout en restant impassible. Pouvez-vous me parler de votre collaboration sur ce rôle assez singulier ?
Karin a été sélectionnée pour le rôle de Kozue après une phase classique de casting. Elle ressortait vraiment du lot et on a eu assez peu de doutes sur le fait qu’il fallait travailler avec elle. Elle a une présence naturelle et une intériorité puissante. C’est encore une inconnue, ce sont ses débuts au cinéma. Elle a quelque chose de très captivant et on s’est dit qu’elle saurait parfaitement incarner un personnage comme celui de Kozue.
Incinerator est visuellement remarquable, qu’il s’agisse de la composition des cadres, de la lumière, des couleurs. Comment avez-vous abordé le travail visuel avec votre directeur de la photographie ?
Il y a une magie qui est née de la collaboration non seulement avec mon directeur de la photographie Shin Yonekura mais aussi avec notre technicien lumière Taiki Takai. On était toujours en discussion sur la forme à adopter et nous avons établi une vraie alchimie. L’un des points centraux est que nous avons essayé de travailler avec une lumière naturelle autant que possible.

La musique joue également un rôle important dans l’atmosphère du film, pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?
C’était, à l’origine, mon idée de travailler avec Riki Hidaka. Riki Hidaka compose également de la musique en tant qu’artiste solo, il est guitariste. Il fait une ambient dont j’apprécie l’atmosphère depuis longtemps. Je lui ai demandé de venir sur le tournage pour qu’il ressente ce qui se passe. Nous avons beaucoup échangé, lui, moi et notre technicien du son Izumi Matsuno. Notre but était que la musique exprime à la fois les mouvements et le silence. Et durant la scène de théâtre d’ombres, on souhait également une musique particulière et j’ai beaucoup aimé son travail.
Est-ce que cette partie sur le théâtre d’ombres était déjà présente dans la nouvelle ?
Elle y figure, mais pas avec des détails clairs. C’est quelque chose que nous avons développé pour le film.
Dans le film, j’ai remarqué lors d’un plan un calendrier accroché au mur, et qui indique l’année 1995. Le film se déroule donc dans le passé ? Il y a comme un flou sur l’époque à laquelle l’histoire peut se dérouler.
L’histoire se passe bien en 1995. A l’époque, il y avait encore des incinérateurs dans toutes les écoles élémentaires comme on peut voir dans le film. C’est dans ces années-là qu’ils ont commencé à être interdits. C’est un détail que les jeunes Japonais peuvent remarquer car ils n’ont pas connu ça dans leur école. Je fais partie de la dernière génération à avoir connu ça dans mon établissement scolaire.

L’incinérateur revient plusieurs fois dans le film mais ce n’est pas non plus un élément central de l’intrigue. Comment avez-vous choisi ce titre ?
Il s’agit également du titre de la nouvelle, que nous avons décidé de garder. Effectivement ce n’est pas un élément qui est au premier plan de l’intrigue, mais d’une certaine manière cet incinérateur revient et est toujours là, c’est une présence discrète qui fonctionne comme l’expérience du chat de Schrödinger.
Pour moi il y a un fort pouvoir métaphorique dans cet incinérateur, dont Kozue se sert comme d’un chaudron magique.
Ce n’est pas précisément ce que j’avais en tête mais c’est intéressant !
Dans le film, on a l’impression que le monde intérieur et imaginaire de Kozue compte autant, si ce n’est plus, que le monde extérieur – ce qui est une belle manière de parler de l’enfance. Est-ce que c’est quelque chose que vous partagez et ressentiez quand vous étiez enfant ?
A vrai dire, une partie de l’histoire est basée sur ma propre expérience. Mes parents travaillaient tous les deux quand je rentrais à la maison et je passais beaucoup de temps seul après l’école. L’école était pour moi une source d’angoisse, j’avais peur de la piscine, peur des piqûres etc. Ca ce sont des éléments qui me lient fortement au personnage de Kozue. Et c’est aussi pour ça que son intériorité compte autant.

L’école, l’appartement, la nature jouent un rôle dans le film, pouvez-vous me parler de vos choix pour ces décors ?
Le film n’a pas été tourné là d’où je viens, à Tokyo. Mais j’ai essayé de trouver un lieu similaire, avec ces immeubles japonais typiques qui étaient près de chez moi. Quelque chose qui me rappelle ma jeunesse, avec ce que j’y ai vu, et expérimenté.
Pouvez-vous me parler des conditions de production d’un tel projet indépendant dans l’industrie japonaise d’aujourd’hui ?
Comme je vous l’ai dit, l’idée initiale vient de mon producteur, et nous avons ensuite travaillé sur un scénario. C’est ensuite que nous avons demandé les droits à la maison d’édition, avant de travailler sur le financement. Mais je dois dire que le moteur principal du film, c’était la passion.
Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Il y en a beaucoup, mais je citerais Victor Erice.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 8 juillet 2026. Merci à Gloria Zerbinati.
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