Festival de Karlovy Vary | Critique : Paris Paris

Trois hommes – Yi-En de Chine, Junior du Congo et Hamzah de Palestine – partagent un appartement spartiate dans un bâtiment apparemment abandonné à Paris. Tous les trois sont unis par leur expérience partagée de la vie en exil.

Paris Paris
Belgique, 2026
De Isabelle Tollenaere

Durée : 1h19

Sortie : –

Note :

OÙ EST LE CHEMIN DE MA MAISON ?

« Il faut sourire, il faut ouvrir grand la bouche » : les protagonistes au début de Paris Paris n’apprennent pas seulement le vocabulaire d’une langue inconnue ; ces conseils pour prononcer correctement des -an, des -on ou des -in les accompagnent comme s’ils devaient réapprendre à parler, comme s’ils avaient tout oublié. Et ce ne sont pas des mots en l’air dans un film qui questionne l’identité, la mémoire, l’appartenance. A un moment de Paris Paris, on parle d’une ville nouvelle en Chine qui en a effacé une autre, provoquant l’amnésie des habitant.es. De quoi se souvient-on au juste dans les no man’s lands dépeint au fil du long métrage ?

Venu de Chine, Yi-En vit dans un lieu parisien abandonné, dont l’accès est dissimulé par une simple planche en bois. Comme une porte secrète, mais ce qu’il y a derrière ne ressemble en rien à une traversée du miroir d’Alice : c’est un modeste refuge où se débrouillent des personnes précaires. Dans le documentaire Victoria qu’elle a co-réalisé en 2020, la Belge Isabelle Tollenaere dépeignait le quotidien dans une ville inachevée aux Etats-Unis, qui prenait des airs d’utopie. Dans Paris Paris, il est question d’un Paris reconstitué quelque part en Chine, là encore une drôle d’utopie. A sa manière, le lieu abandonné où Yi-En vit est une utopie : un immeuble imaginé, qui a été, qui n’est plus. Des fantômes y vivent toujours, on y apparaît comme on peut disparaître.

Paris Paris surprend par son ton assez léger, qui tire vers la comédie animée par des clowns blancs. Le vocabulaire limité des personnages apprenants traduit des émotions directes, sans fioritures. Ce dépouillement vient souligner le décalage étrange des vies dans les marges. Yi-En et ses camarades vivent comme si personne d’autre n’habitait leur monde. L’architecture imposante obstrue l’horizon, il y a de nombreuses vitres dans Paris Paris mais personne derrière, on entend des bruits de construction mais on a le sentiment que ces immeubles se sont érigés tout seul, sans attendre une intervention humaine. Yi-En et les autres sont là, mais il y a quelque chose d’inexprimable dans leur déracinement et leur isolement.

Le chez-soi, l’ailleurs, peuvent revenir en rêve. Ils peuvent revenir aussi lorsque des mots sont plaqués sur Paris, et n’ont plus rien à voir avec ce qu’on voit à l’écran. Des souvenirs de Palestine, qui flottent encore alors que les lieux d’origine n’existent probablement plus. Les expériences sont à la fois différentes et communes dans cette réalité mondialisée, où il existe un vrai Paris, et son double étrange en Chine. Isabelle Tollenaere apporte une perspective sensible à ces thématiques, avec une empathie sans naïveté. L’avenir est aussi flou que le présage d’un fortune cookie. Pourtant, lors d’une rencontre assez saisissante, une migrante d’une ancienne génération, ayant fui la Roumanie pour la France, peut le dire à haute voix : « c’est chez moi ».

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par Nicolas Bardot

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