Après des années à économiser l’argent des petits pots-de-vin qu’ils collectent, Marina et son mari Gosha, tous deux sexagénaires et originaires de Bulgarie, se préparent pour leur voyage de rêve à Saint-Pétersbourg afin d’assister aux Nuits Blanches. Mais lorsque la Russie envahit l’Ukraine, le rêve du couple s’effondre.
Black Money for White Nights
Bulgarie, 2026
De Kristina Grozeva & Petar Valchanov
Durée : 1h35
Sortie : –
Note : ![]()
VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER
Qu’il s’agisse du cheminot trouvant une montagne de billets par hasard dans Glory ou du veuf qui tente de communiquer par téléphone avec sa femme défunte dans La Saveur des coings, les existences dans les films du duo bulgare Kristina Grozeva et Petar Valchanov sont soumises à l’absurde et à l’arbitraire. Il y a chez Grozeva et Valchanov un vertige de possibilités pour les protagonistes, mais celles-ci semblent toujours entravées par les vies étriquées des gens de tous les jours. Black Money for White Nights, leur nouveau long métrage dévoilé en compétition à Karlovy Vary (où le duo a été sacré en 2019), ne fait pas exception.
Lorsque Marina, la soixantaine, ajoute de nouveaux billets de banque dans sa boite bien cachée chez elle, on se doute immédiatement qu’il va arriver quelque chose à ce pactole. Marina et son époux Gosha rêvent de nuits blanches en Russie – c’est là le voyage d’une vie. Mais là encore, les petites existences se heurtent à quelque chose de bien plus grand qu’elles : l’attaque russe en Ukraine. Ce drame-là est évidemment d’une toute autre ampleur, et l’échec de ce voyage qui tombe à l’eau (pour diverses raisons explorées malicieusement dans le film) revêt une dimension pathétique, là aussi propre au cinéma de Grozeva et Valchanov. Il y a du rire dans le malheur, il ne reste parfois plus que ça, et voilà un moteur de comédie plutôt efficace dans Black Money for White Nights.
Le long métrage ne se limite pas à de la moquerie et la fable à mauvais esprit farceur peut aussi être une chronique angoissante. Marina et Gosha qui courent après un bus, qui courent après un taxi, qui finalement ne peuvent aller nulle part, traversent un cortège de Pride. Les deux sexagénaires, dans cette scène, ne semblent pas du tout dans leur élément, mais en réalité Marina et Gosha ne sont plus dans leur élément où que ce soit. « Pourquoi vous n’avez pas choisi un pays normal ? » demande avec une honnêteté drolatique la sœur de Marina. Tout est hors de contrôle dans Black Nights…, et le vieux couple Marina/Gosha ne peut tout simplement plus s’adapter au non-sens brutal du monde d’aujourd’hui.
L’argent, comme précédemment chez les cinéastes, est à nouveau au centre du film, et cela a un impact puissant dans un monde où les inégalités se creusent impitoyablement. Black Nights… raconte des rapports humains dégradés jusqu’au cœur de la famille. On rit un temps dans le long métrage, puis plus du tout : à quel point et jusqu’où la vie peut-elle casser la gueule aux gens ? Oui, la vie continue pendant le générique de fin, mais dans quelles conditions ? Si Black Money for White Nights perd parfois son tempo et peut manquer de surprise si l’on connait le cinéma de Grozeva et Valchanov, le film propose néanmoins un commentaire mordant sur l’enfer absurde du quotidien.
| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |
par Nicolas Bardot
