Festival de San Sebastian | Critique : Possible Love

Les vies entremêlées de deux couples mariés menant des existences complètement opposées. À mesure que leurs mondes se heurtent, des fissures commencent à apparaître dans leur quotidien.

Possible Love
Corée du Sud, 2026
De Lee Chang-dong

Durée : 2h44

Sortie : –

Note :

TU MÉRITES UN AMOUR

« Si tu veux pleurer, pleure » : cette réplique réconfortante, entendue au début de Possible Love et adressée par le mari à son épouse, est assez surprenante dans le cadre d’un long métrage où les sentiments peuvent être aussi entravés. C’est un peu comme si Lee Chang-dong, imperceptiblement, nous donnait l’une des clefs de son film dès les premières minutes. Grand Prix à la Mostra de Venise, Possible Love raconte les conséquences dévastatrices d’une grève importante menée par des ouvriers – avec parmi eux Ho-seok, incarné par Sul Kyung-gu, partenaire de longue date de Lee Chang-dong (Peppermint Candy, Oasis). Cette grève est un échec et certains ouvriers se suicident. Mais socialement, quelle différence y a-t-il avec ceux qui survivent ? On apprend en effet que les ouvriers qui ont perdu leur emploi sont désignés littéralement comme « morts ».

Si, concernant le commentaire sur les inégalités sociales en Corée, il pouvait y avoir quelque chose de grinçant et jouant avec malice entre les tonalités dans L’Ivresse de l’argent d’Im Sang-soo ou Parasite de Bong Joon-ho, Possible Love est plus strictement un drame. Un drame très riche, à la fois subtil et cinglant, mais pas un film qui piocherait dans différents genres. Possible Love raconte comment Ye-ji, une néo-cinéaste (Cho Yeo-jeong, vue récemment dans Parasite ou My Daughter is a Zombie), s’intéressant au couple formé par Ho-seok et Mi-ok (Jeon Do-yeon, toujours l’une des meilleures actrices au monde) et plus généralement à la classe ouvrière en souffrance, décide de leur consacrer un documentaire. Ho-seok n’a, à première vue, pas envie de s’épancher, tandis que Mi-ok a beaucoup de choses à dire.

Depuis quelle position Ye-ji filme t-elle ? La différence de classe se dessine rapidement et de plus en plus entre le couple modeste formé par Ho-seok et Mi-ok, et la bourgeoise Ye-ji mariée selon ses dires à un ultra riche (même pour elle qui a été élevée à Gangnam). Ye-ji n’a semble t-il que des bonnes intentions même si sa déconnexion est de plus en plus visible, venant filmer des prolos avec son sac à main hors de prix au bras, et déclarant avec maladresse qu’elle est cinéaste car « imaginer des choses est mon hobby ». Mi-ok est candide, car elle ne voit pas. Peu de choses, concrètement, « se passent » ou se voient dans Possible Love, mais la brutalité sociale est réelle, et la tension psychologique est puissante. Difficile de ne pas être dans les chaussures de Mi-ok lorsque, suite à un incident, le beau et riche Sang-woo lui passe presque la bague au doigt au début du film. « Rien » ne s’est passé pourtant. Lorsque Mi-ok arrive dans la luxueuse maison de vacances de Ye-ji et Sang-woo, celle-ci lui rappelle une demeure de romans – même si elle n’en lit jamais. Voilà qui ressemble à un clin d’œil à l’inoubliable scène de mandarine invisible dans Burning.

Pour le surpuissant Sang-woo, Ho-seok et Mi-ok sont dans le champ mais plus ou moins invisibles, on se marre un coup avec ou on les utilise mais ça ne va pas plus loin. Pour Ye-ji, les choses semblent différentes, mais sait-elle vraiment les regarder avec sa caméra ? Ce sont deux mondes qui, presque sur un malentendu, se côtoient – mais attention à la brûlure. Ye-ji filme les visages et les émotions de Ho-seok et Mi-ok en gros plan, mais dans ce monde bourgeois humiliant, l’exploitation doit rester invisible. Avec une finesse qui ne l’empêche pas d’être incisif, Lee Chang-dong dépeint un rapport de force déséquilibré, qui se reproduit et qui n’est pas prêt d’être renversé. Les succès des uns se suivent, les échecs des autres se succèdent. « J’étais certaine qu’on gagnerait car on avait raison », déclare t-on avec une trop grande innocence (ou trop d’idéalisme) lors du mouvement de grève.

Il n’y a, in fine, pas de naïveté dans Possible Love. Il y a des scènes acides, mais le regard du cinéaste n’est pas cruel et ses personnages complexes ne sont pas des marionnettes. Possible Love passe par une vertigineuse gamme d’émotions, et la surprenante douceur de la réplique citée au début de cet article (« Si tu veux pleurer, pleure ») trouve un écho chaleureux dans ce dénouement sous la lune, où les protagonistes paraissent tant bien que mal, et pour citer deux précédents films de Lee Chang-dong, avoir peut-être trouvé une oasis et un secret sunshine.

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par Nicolas Bardot

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