Entretien avec Rolf de Heer

En compétition à la dernière Berlinale, The Survival of Kindness mêle de manière inattendue le récit historique et la fable de science-fiction. L’Australien Rolf de Heer signe une mise en scène spectaculaire avec cette saisissante allégorie politique de la brutalité, qu’il s’agisse de la colonisation ou du racisme. A l’occasion de la sortie de ce long métrage ce 13 décembre, nous avons rencontré le cinéaste.


Entre le covid et le tournage en milieu naturel hostile, vous avez dû faire face à plus d’un défi pendant le tournage de The Survival of Kindness. Qu’est-ce qui a représenté le plus grand défi ?

Oui, on a dû faire face à des situations assez étranges mais vu que l’équipe était très réduite et en même temps très jeune, tout le monde avait de l’énergie à revendre. Paradoxalement, ce fut même l’un de mes tournages les plus faciles. Aucun de ces jeunes techniciens et techniciennes n’avaient déjà travaillé sur un long métrage. Quand je vois le résultat final, je me dis « quel étrange miracle » (rires). C’était la première fois que je travaillais avec chacun d’entre elles et eux, moi qui travaille habituellement toujours avec les mêmes personnes. Un jour, la cheffe décoratrice, l’ingénieur du son et la cheffe costumière étaient en train de parler et en les regardant j’ai réalisé que j’étais plus âgé que les trois réunis. Ca été un choc.

Le principal problème sur le tournage fut moi-même, et la quantité de marche que j’étais obligé de faire quotidiennement. Mon genou s’en souvient. On avait instauré une sorte de rituel : comme je savais précisément où se trouvait chaque lieu de tournage, je partais dans la première voiture, j’arrivais le premier sur notre parking improvisé, et le temps que tout le monde arrive et déballe ses affaires, je prenais mon sac à dos et ma chaise pliante et j’entamais le reste du trajet, soit deux kilomètres qui ne pouvaient se faire qu’à pied. J’étais obligé de faire une pause à mi-chemin et c’est en général à ce moment-là que tout le reste de l’équipe me rattrapait. Une fois le dernier membre passé sous mon nez, je reprenais la marche et le temps que j’arrive à mon tour au lieu de tournage, l’équipe avait eu le temps de tout préparer dans les moindres détails, je n’avais plus qu’à dire « moteur » (rires).



Tourner un film aussi ambitieux avec une équipe réduite, cela vous a apporté davantage de liberté ?

Oh oui, c’est très clairement un avantage. J’ai toujours préféré travailler avec des petites équipes et celle-ci l’était encore plus que d’habitude. Il m’est arrivé de travailler avec des équipes d’une centaine de personnes et j’ai toujours trouvé ça choquant, vous voyez ce que je veux dire ? Dans ces cas-là il faut une demi-journée rien que pour se déplacer d’un lieu de tournage à un autre. Avec une équipe réduite, on est davantage maitre de ses décisions, on est davantage disponible pour régler les problèmes, on a davantage de flexibilité.

J’ai bénéficié d’une très grande liberté pour faire ce film, c’en était presque étonnant. Il n’y a pas eu une seule personne derrière moi pour venir m’expliquer comment je devais travailler. Cette liberté de création, c’est quelque chose que j’ai eu la chance de vivre sur la quasi-intégralité des films que j’ai tournés, mais c’est un luxe qu’on ne peut conserver qu’à condition de s’assurer que le budget reste modeste en permanence. Quand l’équipe est grande, le budget devient lui aussi conséquent et le temps de tournage s’amenuise en conséquence : on ne peut pas mobiliser une centaine de personnes plus de trois semaines sous peine de se ruiner. Pour moi c’est de la folie, je préfère de loin bénéficier de trois mois de tournage avec une équipe de seulement cinq personnes. Je ne dis pas que cela donne forcément un meilleur film dans tous les cas de figure, mais dans mes conditions de tournage, le résultat est toujours meilleur.



Pouvez-vous nous en dire davantage concernant votre remarquable travail sur les échelles, qui va de l’infiniment grand (la nature, le ciel) à l’infiniment petit (les plans d’insectes) ?

Ce n’était pas un choix si conscient que cela. Avec le recul, je ne sais plus vraiment d’où m’est venue l’idée de filmer les fourmis, par exemple. Je crois que d’instinct, ça m’a paru intéressant. Je me disais, et c’est quelque chose que je pense toujours, que ce n’est pas parce qu’on tourne un film à petit budget qu’il ne faut pas chercher à le rendre le plus cinématographique possible pour autant. Changer brusquement d’échelle, entre le ciel et les fourmis par exemple, permet de sous-entendre qu’il se passe peut-être des choses similaires dans chacun de ces mondes-là. Ce sont deux mondes vivants qu’on ne peut pas entièrement appréhender sans utiliser une partie de notre imagination.

Maxx Corkindale, le chef opérateur, a d’ailleurs apporté beaucoup de suggestions pour mettre cette idée en scène, allant jusqu’à acheter des objectifs spécifiques pour filmer les fourmis. Je voulais atteindre ce sentiment particulier qui est de regarder un plan sans tout de suite comprendre parfaitement ce que l’on est en train de voir. Notre œil n’a pas encore pris l’exacte mesure de l’échelle de ce qu’il voit quand soudain, bim, des doigts géants débarquent au coin de l’image !



The Survival of Kindness n’appartient pas à un genre en particulier mais vous utilisez par moment un langage proche de celui d’une fable fantastique. Est-ce que cela vous convient si l’on emploi le terme fantastique pour décrire votre film ?

Peu importe le mot que vous souhaitez employer pour décrie le film, s’il vous parait en toute bonne foi correspondre à l’expérience que vous avez eue en le voyant, alors c’est le mot juste. Tel est le film que vous avez vu. Pour ma part, quand j’ai terminé mon travail sur un film, je considère que celui-ci ne m’appartient plus. Il est la propriété de chaque spectateur qui le regarde. Oui, le mot fantastique, me convient.

Vous utilisez certains codes du cinéma de genre pour aborder certains aspects de l’Histoire de l’Australie et…

(il coupe) Non. Jamais. Il n’y a strictement aucun élément de l’Histoire australienne dans le film. Mais bon, comme je le disais si vous en avez vu, c’est qu’ils sont là, quelque part (silence). Je pense que vous les avez vus parce que vous aviez le désir préalable de les voir, mais ce n’est en aucun cas un problème à mes yeux. Je vous ai peut-être répondu un peu sèchement, je pense qu’il serait bien plus intéressant que je vous demande quels sont ces éléments de l’Histoire australienne que vous avez vus dans le film.

L’histoire de la violence coloniale, celle du racisme dont ont été victimes et dont sont toujours victimes les populations autochtones.

Ok. Voici comment je vois la situation. Je pense que pour bâtir cette interprétation, vous avez utilisé des informations préalables qui ne sont pas dans le film. Je n’ai peut-être pas été assez clair : en aucun cas The Survival of Kindness ne parle particulièrement de l’Australie, et ce même si ma connaissance de l’Histoire australienne influe forcément sur ma manière de raconter cette histoire. L’histoire que je raconte ici est davantage universelle que typiquement australienne. Elle résonne bien entendu avec l’Histoire du pays mais elle n’y fait jamais spécifiquement référence, au contraire. Je n’ai jamais pensé à l’Australie de façon consciente en faisant ce film. J’irais même plus loin, s’il m’arrivait d’y penser consciemment, c’était précisément dans le but d’éviter toute référence directe. Au moment de sélectionner les lieux de tournage, j’ai bien fait exprès d’éviter tout lieu qui pourrait être trop facilement interprété comme typiquement australien. J’ai même pris soin de ne filmer aucun eucalyptus, à chaque fois que j’en découvrais un dans un plan que je venais de filmer, je mettais tout à la poubelle.

Vous n’êtes pas le seul à avoir interprété le film dans le sens, même en Australie. Là-bas, ils pensent que l’actrice principale est aborigène, alors qu’elle est en réalité originaire du Congo. Tout le monde n’a pas fait cette erreur bien sûr, mais c’est quand même arrivé régulièrement. J’ai fait plusieurs films mettant en scènes des personnes aborigènes par le passé, donc tous mes films devraient désormais parler des aborigènes ? The Survival of Kindness parle de tous les gens.

Je ne dis pas que les gens devraient se sentir coupables d’une telle interprétation. Après tout, pour créer notre perception, notre inconscient travaille avec les informations qu’il possède déjà. Votre perception du film aurait sans doute été différente si vous n’aviez pas su au préalable qu’il avait été fait en Australie. C’aurait été plus intéressant. Malheureusement il est devenu quasiment impossible aujourd’hui de voir un film en ne sachant rien dessus, en ayant aucune information préalable à son sujet. En tant que réalisateur, je devrais me faire une raison et commencer à prendre cela un peu plus sérieusement en compte.



En parlant de déjouer les attentes, qu’est-ce qui vous a fait opter pour ce titre qui va a rebours de la violence des thèmes abordés par le film ?

Tout s’est joué dans les cinq derniers jours de la création du film à proprement parler. Cinq jours avant de rendre pour de bon la copie définitive, le film s’appelait encore La Montagne. Tout le monde le savait, tout le monde l’appelait comme cela. Ce titre faisait sens car j’avais commencé à sélectionner certains lieux de tournage, dont la fameuse montagne, avant même d’être entièrement certain du style de film dont il allait s’agir en définitive. Cinq jours avant de boucler le DCP, le palmarès de Cannes tombe et j’apprends qu’un film français nommé La Montagne vient de remporter un prix à la Quinzaine des Cinéastes et qu’un film belge intitulé Les Huit montagnes a gagné le prix du jury en compétition. Je me suis dit : « Mais c’est pas possible, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » J’étais complètement perdu.

C’est grâce à Anna Liebzeit, la compositrice du film, que m’est venue la solution. Elle non plus n’avait jamais travaillé sur un long métrage auparavant et cela ne l’a pas empêchée de faire un travail exceptionnel. Elle avait un point de vue bien particulier sur le film, et des interprétations qui me plaisaient beaucoup. Je n’avais pas d’idée préalable sur la musique que je désirais, j’étais donc très ouvert à ses propositions, même si certaines m’ont bien fait rire. Pour elle, le thème principal du film était la bonté, c’était quelque chose qu’elle voulait transmettre dans ses compositions. C’est à partir de nos échanges que m’est venue l’idée de la survie de la bonté. J’ai consulté plusieurs personnes autour de moi et tout le monde était emballé. Pourquoi aller chercher plus loin ?



Comment avez-vous trouvé et travaillé avec votre actrice Mwajemi Hussein dont c’est le premier rôle ?

Elle est incroyable n’est-ce pas ? Je suis encore sous le choc de tout ce qu’elle a pu faire pour ce tournage. C’est un cas de figure pas banal : elle n’avait absolument aucune expérience de jeu, rien de rien. C’est quelqu’un qui est loin d’avoir eu une vie facile, elle a sept enfants, elle venait d’obtenir le statut de réfugiée en Australie, et c’est une amie à elle qui l’a convaincue de passer le casting pour le film. C’était de loin la personne la plus intéressante que j’ai rencontrée pour le rôle. J’avais conscience que c’était risqué, car elle a souvent l’air d’être sur sa propre planète, mais je savais que si je parvenais à travailler avec ce qu’elle possède d’unique dans son regard, ce serait magique.

Elle était partante pour tout faire. Elle n’avait aucun système de référence, elle n’avait aucune idée de la manière dont on fait un film, elle n’avait pas d’a priori. Il arrivait que, quand un membre de l’équipe venait lui expliquer ce qu’elle devait faire dans tel plan qu’on s’apprêtait à tourner, elle se fige de stupeur, incapable de comprendre. Dans cas cas-là, il suffisait de lui montrer physiquement ce qu’elle devait faire, de le mimer, et alors elle y allait à fond. Dans la scène d’escalade de la montagne, c’est vraiment elle qui grimpe, il n’y a aucun effet spécial. On avait anticipé quelques trucages car on savait que c’était une escalade compliquée, mais ça a été inutile. Quelle femme incroyable.

Il y a un plan qui apparait tôt dans le film, où elle est dans la cage et elle regarde le soleil. C’était le début du tournage, c’était la première prise et ce ne n’était que le quatrième plan qu’elle tournait de sa vie entière, et ce qu’elle parvient à faire passer sur son visage à ce moment là, c’est miraculeux. C’est une forme de perfection, tout simplement. A ce moment-là, j’ai su qu’elle allait nous faire atteindre les sommets.



Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 30 novembre 2023. Un grand merci à Matilde Incerti. Crédit portrait : Jens Koch.

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