Festival Visions du Réel | Critique : Fragments on Ice

Patineur artistique dans l’ensemble ukrainien « ballet sur glace », le père de Maria Stoianova acquiert sa première caméra en 1986, année de naissance de la cinéaste. Dans les formidables archives qui composent le film, deux univers s’entrecroisent : celui de son enfance en Ukraine soviétique et celui du monde extérieur, capitaliste et luxuriant, au rythme des spectacles.

Fragments on Ice
Ukraine, 2024
De Maria Stoianova

Durée : 1h35

Sortie : –

Note :

GLACE PILÉE

La réalisatrice de Fragments on Ice, l’Ukrainienne Maria Stoianova, est née l’année où son père Mykhailo a acheté une caméra. Ou plutôt : Mykhailo Stoianov a acheté une caméra l’année où sa fille est née. Les deux sont intimement liés, au point où l’on ne sait plus ce qui est arrivé en premier. La toute jeune vie de Maria est donc richement documentée par ces archives, ces vieilles images qui sautent et qui sont régulièrement envahies de parasites. Evidemment, ce sont des images choisies. « Mon père n’a jamais filmé ses voyages à travers l’URSS », commente la cinéaste. Qu’est-ce qui transparaît dans ces fragments ?

Le père de la réalisatrice était patineur dans l’ensemble ukrainien « Ballet sur glace ». Ses images montrent des pays lointains et exotiques : Australie, Hong Kong, Émirats Arabes Unis. Ce sont aussi des moments intimes avec bébé, tandis qu’un vieux tube de Modern Talking passe à la radio. Mais, que Mykhailo Stoianov le désire ou non, l’Histoire un peu plus grande se dessine en creux, comme un subtil relief derrière les images. C’est l’Ukraine post-Tchernobyl, c’est la perestroïka, c’est l’impérialisme russe dans une période clef de l’Histoire ukrainienne. Certes la caméra s’attache naturellement aux sapins de Noël et aux costumes scintillants – mais si la patinoire est le lieu des sourires et des sequins, il y a tout un récit que la réalisatrice examine dans ce montage.

Lors d’une de ses tournées, Mykhailo Stoianov se rend à Europa Park, un parc d’attraction offrant une Europe miniature à visiter. Voilà un drôle de reflet déformé de la destinée familiale – et d’une nation entière. A l’heure de l’Union Soviétique, les protagonistes ouvrent de grands yeux sur les richesses magiques des voisins étrangers. Qu’est-ce qui bouge ailleurs et reste immobile en URSS ? Ou, au contraire, qu’est-ce qui bouge en URSS et reste invisible dans les médias, avec une télévision qui préfère diffuser Le Lac des cygnes ? Fragments on Ice raconte l’espoir d’être vraiment indépendant, de vivre en Europe. Le portrait composé par Stoianova gagne en ampleur à mesure qu’il gagne en amertume.

De l’impérialisme russe au capitalisme européen, l’Ukraine semble avoir quitté un système d’exploitation pour un autre. Les lendemains sont faits de désillusions tandis que les chorégraphies pailletées sur des patinoires à néons se poursuivent. « Je ne me sens jamais fier de représenter l’URSS » affirme le père, complétant plus tard : « en ex-URSS, personne ne s’intéresse à nous, et à l’étranger nous sommes vus comme une curiosité d’un pays arriéré ». La famille et derrière elle tout un peuple se retrouvent dans une étrange bulle, un entre-deux, alors qu’une vision simplifiée de l’Histoire serait celle d’un avant et d’un après, séparés nettement par un mur. L’Histoire ne s’arrête pas, on n’actionne pas ses rebondissements avec un interrupteur. Toute la narration de Fragments on Ice est réalisée à partir de précieuses images de caméscope et de quelques photos, mais Maria Stoianova parvient avec talent à raconter les souvenirs et sentiments qui ne figurent pas sur ces vidéos, et qui perdurent des années plus tard.

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par Nicolas Bardot

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