Critique : Ashkal, l’enquête de Tunis

Dans un des batiments des Jardins de Carthage, quartier de Tunis créé par l’ancien régime mais dont la construction a été brutalement stoppée au début de la révolution, deux flics, Fatma et Batal, découvrent un corps calciné. Alors que les chantiers reprennent peu à peu, ils commencent à se pencher sur ce cas mystérieux. Quand un incident similaire se produit, l’enquête prend un tour déconcertant.

Ashkal, l’enquête de Tunis
Tunisie, 2022
De Youssef Chebbi

Durée : 1h32

Sortie : 25/01/2023

Note :

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS

Les premiers plans d’Ashkal montrent des immeubles. Cela ressemble autant à un chantier en cours qu’à des ruines abandonnées : du béton, des trous, du vide. Un panneau en début de film nous présente ce quartier, Les Jardins de Carthage, autrefois destiné à l’essor, espéré comme un lieu riche et moderne. Des constructions qui ont été stoppées après l’immolation tragique de Mohamed Bouazizi, l’un des éléments déclencheurs de la révolution tunisienne, de la chute de Ben Ali et du Printemps arabe. Ces Jardins, tels que Youssef Chebbi les filme, sont fantomatiques et fascinants. Une tension fantastique se fait rapidement ressentir. Quelle menace – ou quelle rancune – planent sur la ville ?

Le décor extrêmement cinégénique occupe une place centrale dans Ashkal. Il dresse le sous-texte politique, il renseigne également sur ses personnages : comment ceux-ci s’inscrivent-ils dans ce lieu ? Sont-ils avalés par les constructions ou bien surveillés, et par quoi ? La caméra circule mais qu’est-ce qui erre dans la pénombre ? La caméra suggère le point de vue de quelqu’un regardant depuis les constructions, mais de qui s’agit-il ? Les immeubles, à l’image de l’impressionnant documentaire libanais Taste of Cement, ont une puissante fonction expressive. Et à l’image de Black Medusa que Chebbi a co-réalisé avec ismaël, le drame politique se fraye un chemin vers le genre.

Au polar/film de vengeance de son précédent film succède l’horreur dans Ashkal. Ces immeubles désossés et abandonnés, ces traces noires au sol comme des portes vers l’au-delà : Ashkal ressemble régulièrement à un rêve mouillé de Kiyoshi Kurosawa. L’horreur lugubre telle qu’elle est racontée via les images de smartphone, comme une inquiétante légende urbaine dont les spectres enflammés se répandent, rappelle des motifs de la J-Horror, qui serait déplacée ici en Tunisie. Est-ce une histoire de démon, ou de spectre ? L’enquête nébuleuse de ce duo de flics semble également emprunter à de mystérieux épisodes de X-Files.

Les figures de pouvoir dans Ashkal ont tôt fait de vouloir rendre rationnel l’inexplicable. La vérité importe peu : les flics sont corrompus, tortionnaires, tandis qu’un tag ACAB rayonne sur un mur. C’est le portrait politique d’une violence institutionnalisée, mais le film est sans cesse davantage qu’une simple étiquette ou interprétation. Par la beauté de sa mise en scène, Youssef Chebbi ouvre différentes portes narratives et sait stimuler l’imaginaire. Il y a un formidable sens de l’étrange et de l’incongru dans Ashkal : le portraits robots y sont sans visage, les troupeaux de moutons prennent place dans les ruines, les barres d’immeubles désolées ont un quelque chose de SF. Ce passionnant long métrage par un cinéaste très doué provoque un envoûtant vertige.

| Suivez Le Polyester sur Twitter, Facebook et Instagram ! |

par Nicolas Bardot

Partagez cet article