Festival de Cannes | Entretien Sarra Ryma

Dans A quoi rêvent les Maknines, la Franco-Algérienne Sarra Ryma filme une joie voilée de tristesse – et réciproquement. La cinéaste dépeint de manière chaleureuse la tendre relation et les rêves de jeunes gens à « Alger la sévère » comme le dit un rappeur dans ce court métrage sélectionné à la Semaine de la Critique. C’est un lien entre amour et mélancolie sur l’endroit d’où l’on vient qui est décrit dans cet attachant court, où de grands adolescents se sentent comme en cage. Sarra Ryma est notre invitée.


La relation qui unit vos deux jeunes héros est très tendre et touchante, comment avez-vous travaillé sur leur dynamique lors de l’écriture ?

Je voulais raconter une histoire d’amour à l’algérienne. Une histoire où les sentiments passent par des détours, des silences, des gestes, des chansons, beaucoup plus que par les mots eux-mêmes. Kacim et Malek forment un duo assez atypique. Kacim est un garçon réservé, pudique, très attaché à ses oiseaux, à son quartier, à cette mélancolie algéroise qu’il porte en lui. Malek, lui, est plus incandescent. Il chante, il rêve de départ, il transforme ses colères et ses désirs en musique. Leur lien repose moins sur ce qu’ils se disent que sur le fait d’habiter ensemble un même vertige. Celui du départ, de l’amour, de la peur de perdre l’autre.

La musique occupait une place importante dès l’écriture. Dans le film, ils composent et chantent ensemble. C’était une manière de faire exister une parole plus intime, plus vulnérable. Certaines choses deviennent possibles uniquement quand elles passent par une chanson. Et puis je revenais toujours à quelque chose de très concret, très physique : deux corps sur une moto, une chaleur d’été, une errance dans Alger, une façon de se regarder sans se regarder. Je voulais que leur intimité apparaisse naturellement, sans jamais être expliquée.



Comment avez-vous abordé l’aspect visuel de votre film avec votre directeur de la photographie Sophian Belgarbi ?

Avec Sophian, on a beaucoup travaillé autour du cadrage et du mouvement. On voulait trouver une image vivante, organique, qui se cogne au réel, et montrer Alger telle qu’on la voit, telle qu’on la traverse. La ville était très importante pour nous. On voulait qu’elle soit un personnage du film. Qu’on la regarde, mais qu’elle regarde aussi les personnages. Il y avait quelque chose de très émouvant dans l’idée de filmer une ville que les personnages s’apprêtent à quitter. Comme si chaque rue, chaque lumière, chaque visage devenait déjà un souvenir. On s’est beaucoup attachés aux gestes plus qu’aux mots. Aux regards en coin, aux corps qui s’effleurent, aux silences. Je voulais que la caméra soit intrusive et pudique à la fois. Très proche des personnages, de leurs souffles, de leurs peaux, tout en laissant parfois de la distance, du hors-champ, des choses invisibles que le spectateur doit reconstruire lui-même.

Il y avait aussi toute une recherche autour de la sensation. Les chants des maknines, le bruit du marché, les motos, l’appel à la prière, la musique que les personnages composent ensemble… Tout ça devait participer à une forme de dérive sensorielle et mélancolique. J’aimais aussi l’idée de filmer des personnages qui regrettent déjà des instants qu’ils sont encore en train de vivre. Construire une esthétique de la nostalgie. Une image brûlante, pleine de vie au début, puis quelque chose qui devient plus flottant, plus fragile, à mesure qu’ils s’enfoncent dans la nuit et dans leurs adieux.



Pouvez-vous me parler de l’importance que revêtent pour vous les maknines ?

Les maknines occupent une place très particulière en Algérie. Tout le monde connaît leur chant. On croise des cages partout : aux fenêtres, dans les cafés, dans les rues, chez les hommes surtout. Leur chant évoque immédiatement le pays, particulièrement pour ceux qui l’ont quitté. Le maknine porte quelque chose de profondément contradictoire. Il est associé à la beauté, à la liberté, au chant… mais finit enfermé dans une cage à vie. Son chant si tendre le condamne presque. Dans le film, les maknines sont le reflet des personnages. Comme eux, ils vivent entre l’attachement et le désir de fuite.

Ce qui m’intéressait aussi, c’était le rapport très intime que certains hommes algériens entretiennent avec eux. Les sentiments passent rarement de manière frontale. Le maknine permet parfois de déplacer cette tendresse, cette mélancolie, ce besoin d’amour qu’on garde habituellement enfoui. Quand il parle à ses maknines, Kacim ouvre son cœur, chose rare chez les hommes algériens. Ses oiseaux sont les seuls êtres capables de combler le vide qu’il ressent. Et au-delà du symbole, le chant des maknines fait partie de mes souvenirs d’enfance, de paysages sonores très algériens. Filmer ces oiseaux, c’était aussi filmer une mémoire affective du pays.



Il y a, à un moment de votre film, un rappeur qui parle d’« Alger la sévère ». On sent une relation nuancée sur le lieu d’où viennent les protagonistes, qu’ils le quittent ou non. Pouvez-vous m’en dire plus sur cette relation presque amour-haine ?

Je crois que beaucoup de gens qui veulent partir entretiennent malgré tout un lien extrêmement fort avec l’endroit qu’ils quittent. Ce n’est jamais simple. Alger est une ville que j’aime profondément. Une ville brûlante, bruyante, pleine de vie, de contradictions, de colère aussi. Une ville où l’on peut passer d’un éclat de rire à une immense mélancolie en quelques secondes. J’avais envie de retrouver cette vibration-là dans le film. Les moteurs de moto, les chants, les insultes, le soleil, les chansons d’amour un peu kitsch, les discussions qui traînent la nuit, cette manière très algérienne d’être dans l’excès, dans la débrouille, dans le désir et l’empêchement en même temps.

Les personnages partent parce qu’ils ressentent une impasse, mais leur départ n’efface rien. Au contraire. Plus ils s’approchent du départ, plus leur regard sur Alger devient amoureux, douloureux, presque nostalgique alors même qu’ils sont encore dedans. “Alger la sévère”, c’est une ville qui nous fatigue autant qu’elle nous manque.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Je suis très inspirée par des cinéastes qui filment les corps amoureux, les marges, les errances et les mélancolies urbaines. Wong Kar-wai a beaucoup compté pour moi, particulièrement Happy Together. Claire Denis aussi, pour sa sensualité et sa manière de faire circuler le désir dans les corps et les silences. Leos Carax, Karim Aïnouz, Barry Jenkins, Tsai Ming-liang, Sofia Coppola… Ce sont des cinémas qui m’accompagnent énormément. Il y a aussi des films comme Shéhérazade, Moonlight, Madame Satã, Les Amants du Pont-Neuf ou Laurence Anyways, qui m’ont marquée par leur manière de filmer des personnages à la fois bruts, fragiles et profondément romantiques.

Mais mes inspirations ne viennent pas uniquement du cinéma. Elles viennent aussi de la musique, du raï, du rap algérien, de la mode, de certaines photographies, ou simplement de scènes de vie observées dans Alger. L’Algérie elle-même est probablement ma plus grande source d’inspiration. Les visages, les chansons, les rues, la jeunesse, cette manière très particulière qu’on a d’aimer, de désirer, de rêver d’ailleurs.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 21 mai 2026.

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