Présenté dans la compétition Cinéastes du Présent du Festival de Locarno, Small Talk est un film hybride entre fiction et documentaire. Spécialiste des institutions de son pays, le cinéaste suisse Mateo Ybarra y plonge l’actrice française Hélène Bares parmi les véritables élèves d’une des toutes dernières écoles de bonnes manières en activité, pour un résultat à cheval entre comédie charmante et commentaire social sur les place laissées aux jeunes filles dans nos sociétés. Mateo Ybarra et Hélène Bares sont nos invités, en direct de Locarno.
Comment avez-vous entendu parler pour la première fois de cette école de bonnes manières ?
Mateo : Un jour quelqu’un m’a fait remarquer que les cinéastes suisses allaient souvent faire leur films à l’étranger, c’est quelque chose qui m’est toujours resté à l’esprit. C’est cette même personne qui m’avait parlé de cette école. C’était il y a une dizaine d’années et entre temps j’ai fait mes premiers films, qui évoquaient notamment l’institution militaire et la manière dont ont éduque les hommes dans cet univers ultra masculiniste, mais j’ai toujours conservé cette école dans un coin de ma tête. J’ai pris contact avec cette équipe en 2020, mais bien sûr le Covid n’a pas uniquement arrêté les tournages : les étudiantes de cette école étant originaires du monde entier, il était impossible de dispenser le moindre cours dans ces conditions. Je ne les ai réellement rencontrées qu’en 2024.

Pourquoi avoir choisi une forme hybride en demandant à Hélène d’interpréter un rôle de fiction au milieu de cette matière documentaire ?
Mateo : Je viens du milieu du documentaire, tels sont mon parcours et ma démarche à la base. En ce qui concerne ce projet-ci, l’idée est en réalité venue d’une source très concrète : les étudiantes qui font cette formation payent entre 20 000 et 30 000 francs suisses pour suivre six semaines de cours extrêmement intensifs, et les contraindre à devoir en plus de cela subir la présence d’une caméra braquée sur elles n’était tout simplement pas possible du point de vue de l’école. En parallèle de cela, j’ai découvert au festival Visions du réel Evy & moi, le film qu’Hélène avait réalisé et dans lequel elle jouait également. J’avais adoré, et j’étais justement en recherche d’une actrice : coup de bol!
Hélène, comment s’est déroulé ton travail d’actrice, en immersion parmi ces vraies personnes ?
Hélène : C’était assez exigeant en termes de concentration. Ce n’était pas du tout comme dans un film de fiction classique, où une fois que l’on entend « coupez », on peut se détendre et revenir un peu à soi-même. Là, il fallait vraiment que je reste en permanence dans le personnage, d’une part afin qu’il y ait une forme de cohérence dans ce que je propose, mais aussi afin que ma complicité avec les autres élèves reste sincère. Il y avait tout un dosage à trouver entre ma sincérité et les envies et croyances propres à mon personnage qui mise beaucoup sur cette formation. Si on voulait que le film se déroule bien vis-à-vis de l’institution et vis-à-vis des étudiantes, je ne pouvais pas rester entièrement moi-même. De plus, il fallait que je suive bel et bien cette formation, que j’essaie d’être la meilleure élève possible. Conserver en tête la dramaturgie en parallèle de cela était très stimulant et exigeant à la fois, mais Mateo m’a donné une très grande liberté et ça c’est une vraie chance.

Quelle place et quel rôle avez-vous souhaité donner à l’humour, qui est souvent malicieux mais ne déborde jamais vers quelque chose de moqueur ?
Hélène : Justement, on a eu besoin de faire des réglages à ce sujet. Les autres élèves étaient toutes très discrètes, elle ne prenaient pas toujours spontanément la parole, et c’est quelque chose dont je n’ai pas du tout l’habitude. Ma politesse à moi, c’est justement de poser des questions, de réagir, de rigoler, de faire du bruit, ce qui fait qu’au début j’en faisais trop. Mateo me poussait souvent dans la direction de cette spontanéité, mais on a quand même fait des réglages.
Mateo : Il faut se rappeler qu’Hélène avait en quelque sorte déjà créé son personnage dans son film Evy & moi, qui comprenait aussi une forme d’hybridité, même si cette dernière était peut-être moins fictionnelle. Il y avait beaucoup de choses dans sa personnalité qu’il me tenait à cœur de reproduire car je suis fasciné par cette spontanéité.
Le travail sur le timing comique de certaines répliques, qui tient autant à l’interprétation d’Hélène qu’au montage, était-il entièrement spontané ou bien cela était il très préparé en amont ?
Mateo : Les deux à la fois. Il faut savoir que Rémi Langlade, qui avait déja travaillé comme monteur sur mon film précédent, Camp d’été, s’intéresse justement tout autant que nous deux à ces petits moments qui font rire dans les interactions du quotidien. Je dirais même que c’est quelque chose qu’Hélène, Rémi et moi-même partageons aussi avec les autres membres de l’équipe. On était donc tous hyper attentifs, on tentait de saisir ces instants dès qu’ils surgissaient et on veillait à les mettre en avant.

L’équilibre entre cette dimension amusante et le sérieux de certains sujets abordés, est-ce quelque chose qui s’est développé naturellement ?
Mateo : Le but du film n’était pas seulement de témoigner de l’expérience d’Hélène au sein de l’école, mais aussi d’aller concrètement à la rencontre des autres étudiantes. Nous avions peu de temps pour préparer le film, il ne s’est déroulé que six mois entre le moment où l’école nous a donné son autorisation et le tournage en lui-même. Dans ces conditions, il était indispensable de réfléchir ensemble à un dispositif qui puisse faire surgir de vraies rencontres avec ces étudiantes. En parallèle du personnage de Charlie en train de suivre la formation, je tenais à ce que l’on conserve des moments prétextes, tels des repas ou des pauses café, pour qu’on en sache plus sur les raisons qui mènent ces jeunes filles dans ce type d’école. Cela afin de comprendre pourquoi une telle école existe encore aujourd’hui.
Hélène : Mateo insistait beaucoup sur l’importance pour mon personnage de conserver sa spontanéité, et cela implique que ce personnage ne devait avoir aucune honte de classe. Elle souhaite se servir de ces codes pour évoluer professionnellement mais elle ne fantasme pas du tout l’élite. Je trouvais ça très agréable que ce personnage ne cherche pas à se cacher et qu’elle assume parfaitement qui elle est.

Le charme du film provient aussi du travail dynamique sur les couleurs. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Mateo : Lucie Goldryng a fait l’image du film et elle avait déjà travaillé sur Camp d’été. On a décidé de conserver le même dispositif qui est quelque chose de relativement lourd par rapport à la norme des démarches documentaires, en tout cas dans des situations spontanées. On a investi dans un objectif 25-250 d’Angénieux, c’est à dire quelque chose d’assez massif mais qui donne à l’image une dimension vibrante. En parallèle de ces tests que l’on faisait sur l’image, Hélène me parlait des références derrière son personnage, elle m’a par exemple fait découvrir Diamants sur canapé avec Audrey Hepburn. J’ai eu envie de reproduire ces couleurs typiques des années 60, car c’est la période où cette école est née. J’ai voulu reprendre une esthétique propre à cette temporalité. Cela peut paraitre surprenant dans le cadre d’une démarche de documentaire spontané, mais j’ai eu envie d’assumer encore plus cette dimension fictive, en tout cas de tirer le film dans cette direction.
Hélène, ton apport se retrouve donc jusque dans la forme même du film, c’est cela ?
Hélène : Ce que Mateo ne dit pas c’est que non seulement il ne connaissait pas Audrey Hepburn mais il ne connaissait pas Julia Roberts non plus (rires). Je lui ai donc montré trois influences majeures en ce qui me concerne : Erin Brockovich, La Revanche d’une blonde et Diamants sur canapé. Je ne sais pas si j’ai influencé la forme du film mais en tout cas on a beaucoup discuté de ces films au moment de créer le personnage.

Mateo, à travers tes films tu cherches à faire le portrait de différentes institutions typiquement suisses. A tes yeux, qu’est ce que cette école dévoile ou traduit de ton pays ?
Mateo : Quand se rend dans cette école pour la première fois, on pourrait s’attendre à se retrouver dans une sorte de palace de marbre grandiose, mais la réalité est bien plus feutrée que ça. De même, les cours restent à échelle humaine. Tout a l’air très manufacturé tout en gardant une dimension presque familiale. Il y a quelque chose de presque horloger dans cette manière d’enseigner et je pense que c’est quelque chose de représentatif de plusieurs institutions suisses.
Hélène, puisque tu as effectivement suivi cet enseignement, qu’est ce que tu en retiens le plus ?
Hélène : J’ai acquis beaucoup de choses, mais je retiens avant tout des nouvelles rencontres. J’ai rencontré des filles que je n’aurais pas pu rencontrer autrement dans mon quotidien et avec qui je me suis bien entendue. Je ne suis pas une personne qui a énormément voyagé et rencontré des filles du monde entier, ça a beaucoup élargi mon spectre. Ça m’a donné envie d’aller un petit peu plus explorer le monde. Pour ce qui est des bonnes manières, j’en ai acquis certaines. Est-ce que je les pratique beaucoup pour autant (rires) ?
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 11 août 2026. Merci à Lorenzo Feldhandler et Emma Isolini.
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