Directrice d’un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou tente d’y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur l’écoute et la dignité des résidents, malgré la réticence d’une partie de ses équipes. Sa rencontre avec Mari, une metteuse en scène japonaise qui se bat contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde, les deux femmes engagent ensemble un combat pour “rendre possible l’impossible”.
Soudain
Japon, 2026
De Ryusuke Hamaguchi
Durée : 3h16
Sortie : 12/08/2026
Note : ![]()
LE VOYAGE EN FRANCE
Y avait-il quelque chose d’inévitable à ce que Ryūsuke Hamaguchi vienne tourner en France ? Ceci semble être devenu un passage obligé (et effectué avec plus ou moins d’inspiration) pour les cinéastes japonais habitués de nos écrans: Kurosawa, Kore-eda et d’une certaine manière avec Kawase. La sélection de ce film tourné sous nos latitudes, au sein d’une compétition cannoise contenant déjà un très grand nombre films faits par des cinéastes étrangers avec des acteurs français (Farhadi, Kreutzer, Nemes), avait de quoi faire douter de la pertinence d’un tel voyage. Face aux scènes qui composent le début de Soudain, nos craintes sont à moitié confirmées puisque Hamaguchi se retrouve plongé dans le sous-genre roi du cinéma français contemporain : le film d’hôpital. Avec sa conviction habituelle, Virgine Efira joue non pas une infirmière mais une directrice d’ehpad, solide et presque parfaite (le genre de rôle que Léa Drucker endosse désormais dans un film sur deux). Avait-on vraiment besoin de faire venir de l’autre bout du monde un cinéaste aux films si libres pour le diluer dans des histoires de plannings de travail entre soignants ? Où est passé Hamaguchi ?
Eh bien il n’est pas très loin, et la suite de Soudain vient récompenser la patience dont il faut faire preuve devant cette mise en jambes (mais ne rangez pas votre patience définitivement). La directrice d’ehpad rencontre par hasard une metteuse en scène de théâtre. Elles se revoient, s’apprécient, s’admirent même. Elles ont des choses à se dire, beaucoup, que ce soit sur le travail, le bonheur ou même le capitalisme. Ces échanges laissés dans toute leur durée et qui mériteraient d’être chronométrés nous font alors retrouver avec bonheur le Hamaguchi qu’on connait, et même un Hamaguchi qu’on avait un peu perdu de vue, celui qui s’était imposé comme une révélation fulgurante en 2015 avec un film qui avait le culot de durer tout de même 5h17. A plusieurs moments, Soudain donne parfois l’impression d’être le film le plus radical du cinéaste depuis Senses. Parfois.
L’effet d’immersion à moitié hallucinée dans ces plages verbales est accentué par l’aisance stupéfiante dont Efira fait preuve en s’exprimant directement en japonais. Ces deux femmes savantes sans maris partent en logorrhée intellectuelle au cœur de la nuit, en partageant leur chambre, elles bâtissent des montagnes de savoir comme pour une parade nuptiale qui ne dit pas son nom. Soudain n’est peut être pas queer, mais il est sacrément cryptoqueer (comme on disait avant de remplacer ce terme par l’expression seulement à moitié équivalente queer coded) et cette dynamique de marivaudage intello évoque celle du déjà très crypto-lesbien Conte de printemps. De Rohmer, on trouve surtout ici un écho de L’Arbre, le maire et la médiathèque : dans la manière dont les personnages transforment chaque badinage en leçon docte, mais aussi dans cette façon de déposer un ton lunaire sur des discussions politiques. Tel est l’équilibre étrange du troisième acte de Soudain, où la stupéfiante radicalité verbeuse laisse place à une greffe ludique des mondes du théâtre et de l’hôpital.
Avec son titre qui ne correspond pas du tout à son rythme, Soudain est un film difficile à faire rentrer dans une case. Tantôt diablement exigeant, tantôt presque cheesy. Tantôt chastement sérieux et tantôt bouleversant de mélodrame retenu. Tantôt le film le plus bizarre de la filmographie d’Efira, tantôt le film le plus populaire de celle d’Hamaguchi. Le résultat n’est pas parfaitement équilibré, mais ces pas de côtés charment un peu plus qu’ils ne laissent perplexe. Marier ainsi les contraires est sans doute la marque des grands metteurs en scènes. Contre toute attente, Soudain vient donc paradoxalement réaffirmer la belle et franche bizarrerie qui traverse le cinéma d’Hamaguchi. Cela valait le voyage.
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par Gregory Coutaut
