Révélée avec le brillant Comme si de rien n’était, l’Allemande Eva Trobisch signe avec Home Stories un drame étrange, dévoilé en compétition à la dernière Berlinale. Léa, 16 ans, vit avec sa famille en ex-Allemagne de l’Est. Elle a un talent pour le chant et se prépare à participer à une émission de téléréalité. Habité par un élégant sens du malaise, ce portrait familial emprunte des chemins de traverse qui témoignent d’une richesse d’écriture et d’une sacrée personnalité. Voilà un film fort curieux, qui oscille entre l’austère, le grinçant et le vertige existentiel. Home Stories sort ce 29 juillet en France et Eva Trobisch est à nouveau notre invitée.
Le titre allemand de Home Stories peut se traduire par « Quelque chose de vraiment spécial ». Qu’est-ce qui vous a envie d’opter pour ce titre d’origine?
Il s’agissait du titre de travail, quelque chose de provisoire. Je ne suis pas sûre d’être très douée pour les titres, les synopsis et tout ce qui est censé résumer mes films, je n’aime pas simplifier ce qui est complexe (rires). Choisir un titre est toujours une tâche compliquée en ce qui me concerne. Je n’étais pas entièrement convaincue par ce titre de travail car il m’évoquait trop celui de mon premier film, Alles ist gut, ce qui veut dire tout va bien (le film est sorti en France sous le titre Comme si de rien n’était ndlr) : c’est à dire une phrase toute faite, artificiellement positive comme un slogan, alors qu’en réalité mon œil. C’était presque trop ironique pour être honnête. J’ai donc choisi comme vrai titre Home Stories, c’est mon titre, c’est celui que j’ai choisi pour la Berlinale. D’ailleurs, à la Berlinale, le film devait être présenté avec le sous-titre allemand « heimat geschichte » qui veut plus ou moins dire la même chose, même si en réalité le terme heimat est si vaste qu’il est difficile à traduire. Or, le distributeur en charge de la sortie du film en Allemagne m’a prévenue que sortir un film allemand, qui plus est un film sur l’Allemagne de l’Est, avec un titre anglais risquait d’être une mauvaise stratégie. C’est lui qui a proposé que l’on réutilise le titre de travail que vous citez.

Considérez-vous, comme lui, que Home Stories est un film sur l’Allemagne de l’Est ?
Hmm… Je pense qu’il a utilisé cette formule surtout comme un argument publicitaire. Ceci dit, je crois fermement que si l’on souhaite s’exprimer de manière universelle, il faut paradoxalement être très spécifique, telle est mon approche. Le récit se déroule effectivement en Allemagne de l’Est et j’ai tenu à faire des recherches sur la manière dont les gens vivent et pensent dans cette région, mais au final le public étranger qui regarde le film n’a pas besoin d’avoir un bagage de connaissance préalable pour repérer et comprendre les enjeux à l’œuvre, ni pour que le récit résonne en lui. Vous savez, je suis née en Allemagne de l’Est et j’ai grandi en Allemagne de l’Ouest, j’ai en quelque sorte été forgée par ces deux influences et je m’amuse souvent à dire que mon corps abrite deux âmes distinctes : d’un côté l’idéal socialiste de la collectivité et de l’unité, et de l’autre celui d’un épanouissement libéral de l’individu. Ce n’est pas toujours simple (rires). Disons que faire le tri entre les deux m’occupe beaucoup et réaliser cela fut justement l’un des points de départ de Home Stories. Je souhaitais me pencher sur la manière dont on peut manœuvrer entre ces pôles de l’identité allemande.
Avez-vous l’impression que le film est ressenti différemment par le public est-allemand et le public ouest-allemand ?
Absolument, même s’il y a bien sûr toujours des exceptions. A chaque fois que je vais présenter le film en Allemagne de l’Est, je n’ai même pas besoin de préparer quoi que ce soit à dire lors des débats tellement les spectatrices et spectateurs ont de choses à dire. D’ailleurs, la toute première fois, un spectateur a pris le micro pour me dire « Vous savez, le Mur est tombé depuis longtemps, il faudrait passer à autre chose ». Il aurait tout aussi bien pu me dire « Fermez-la » et je ne savais même pas comment rebondir mais la plupart des personnes présentes ont réagi à ma place en disant qu’au contraire, dans l’esprit des gens de la région, le Mur est paradoxalement encore plus élevé qu’avant, et que la réunification n’est qu’une illusion.

Pourquoi avoir choisi comme élément central un concours de chanson télévisé ?
Il aurait pu s’agir de n’importe quel autre type de concours télé, à vrai dire. A aucun moment je ne me suis intéressée au chant en tant que tel. J’ai réalisé qu’à chaque fois que je regardais ce genre d’émission, je m’ennuyais dès que les candidat•es se mettaient à chanter alors que j’étais bouleversée par un moment très précis : celui où iels quittent la pénombre des coulisses pour entrer en scène pour la toute première fois. C’est l’instant X où iels passent du statut de personne privée à celui de personne publique. Iels passent de personne à personnage, et deviennent les protagonistes d’une histoire. C’est quelque chose qui me bouleverse jusqu’aux larmes. Non pas que je prenne ces programmes trop au sérieux (rires) mais je ne peux nier l’effet que ces moments ont sur moi, et il m’a fallu l’analyser. Je crois que je vois ces moments comme une sorte de passage du monde invisible au monde visible, et c’est là qu’on en revient à l’Allemagne de l’Est. Pour ma famille qui vit encore là bas, le sentiment de se sentir complètement invisibilisé dans son propre pays est quelque chose de très présent. L’histoire de la région est comme cachée sous le tapis, réécrite à la place des premiers concernés, et il en résulte une grande souffrance à l’idée de ne pas être vu.
On dit souvent que l’Histoire officielle est en réalité uniquement la version des faits rédigée par les vainqueurs. C’est particulièrement le cas en Allemagne, j’imagine. L’idée générale qui prévaut, c’est que cette page de l’Histoire nationale était une erreur de A à Z et qu’il ne faut plus en parler. C’est d’ailleurs pour cela que, dans Home Stories, le personnage de la tante cherche à ouvrir un musée sur l’histoire de la ville, mais elle veut le faire sous un autre angle, en présentant les deux points de vue, c’est à la fois courageux et voué à l’échec. C’est un cadeau qu’elle veut offrir aux autres mais que ces derniers ont du mal à accepter car elle n’est pas forcément la personne la plus légitime pour raconter cette histoire qui n’est pas la sienne. La question de qui raconte l’Histoire, qui a le droit d’en être le narrateur et qui a autorité pour être écouté, c’est quelque chose qui me fascine. En ce sens, le titre du film possède bien sûr un sous-entendu politique.

Par ailleurs, il y a autre chose qui m’intéressait dans ce type de programme. L’émission que l’on voit dans le film est directement inspirée de la version allemande de The Voice, et c’est une émission qui se veut du « bon côté » de la téléréalité car le but est justement de laisser les candidat•es être pleinement elleux-mêmes, plutôt que de les faire rentrer dans des stéréotypes préétablis. Le désir de brosser un portrait réaliste de ces personnes fait partie du principe même de l’émission. Cela met chaque candidat•e dans une curieuse position : celle d’être responsable de son propre autoportrait, être responsable de définir son identité. Je me suis demandé comment je m’y prendrais à leur place. Quand j’ai réalisé mon premier film, il arrivait qu’on me demande de faire ce genre de vidéo de présentation et je ne savais jamais quel décor il valait mieux choisir : une bibliothèque, quitte à avoir l’air d’une intellectuelle, une boulangerie pour me la jouer décontractée, ou encore au parc avec mon enfant ?
Cette question de l’identité m’occupe beaucoup l’esprit. D’un côté, on ressent toutes et tous le besoin légitime de se définir soi-même afin de savoir qui on est et d’où on vient, mais d’un autre côté c’est aussi une source de situations très problématiques. Un grand nombre de conflits dans le monde sont liés à la question de l’identité, qu’elle soit religieuse, nationaliste ou autre. Comment fait-on pour s’y retrouver, entre le besoin de se sentir intégré à quelque chose et la fluidité nécessaire pour ne pas se laisser avaler ?

D’ailleurs selon certaines théories sociologiques, l’identité n’est que fiction puisque non seulement on ne reste pas la même personne à travers les années, mais chacun de nos proches nous voit sous un angle différent.
Oui et dans un monde idéal on en resterait là et on ferait la paix avec ce constat de fluidité, mais en réalité le besoin de définir son identité est si fort qu’il devient presque une forme de revendication. Je ne sais pas comment cela se passe en France, mais en Allemagne, même à gauche les questions d’identité sont parfois scrutées et définies avec une telle obsession qu’on en perdrait presque de vue les buts politiques. Il y a une sorte de combat permanent sur la question de l’identité.
Pour rebondir sur cette notion de combat, est-ce ce qui vous a justement poussée à débuter le film par cette étonnante séquence où les personnages se retrouvent face à la tâche herculéenne de déplacer à mains nues un cheval mourant ?
A la base, cette idée m’est venue en regardant une vidéo sur YouTube. Je l’ai vue complètement par hasard, ne vous imaginez pas que je tape « cheval mourant » régulièrement dans ma barre de recherches (rires). On y voyait un groupe de femmes tenter d’euthanasier un cheval blessé, et il s’en dégageait une atmosphère particulière que je trouvais idéale pour le film : c’était à la fois tendre et brutal, c’est une situation que nul ne parvient vraiment à contrôler malgré ses efforts. Vu l’endroit où on allait tourner, je savais d’ores et déjà qu’il y aurait des chevaux dans le film donc cela m’a semblé évident de tenter de recréer cette séquence. Cela m’a paru être l’introduction idéale pour permettre aux spectatrices et spectateurs de recevoir, même inconsciemment, les différentes tonalités à l’œuvre dans le reste du film.

Vos films précédents, Comme si de rien n’était et Ivo, tordaient le cou au cliché qui veut qu’une protagoniste féminine doive forcément être attachante. Au moment de l’écriture, comment avez-vous souhaité dépeindre le personnage d’Eva, qui peine justement à se définir elle-même ?
Sur un plan dramaturgique, Eva est en effet au cœur des événements dépeints par le film, mais dès le début du projet il était clair pour moi que Home Stories n’aurait pas de protagoniste précis, qu’il s’agirait d’un récit collectif, d’un film d’ensemble qui mélange divers points de vue. J’ai donc écrit chaque personnage de telle sorte qu’il soit à la fois le protagoniste et l’antagoniste du récit, selon le point de vue auquel on se raccroche. Le personnage d’Eva a ceci de particulier que je tenais à ce qu’elle change en cours de film. Dans la première moitié, elle observe plutôt passivement ce qui se passe autour d’elle, mais dans la deuxième partie, c’est elle qui se retrouve regardée, scrutée, et elle essaie de nouvelles identités comme des masques. Un coup elle essaie de devenir une adolescente rebelle, un coup elle va s’intéresser à la politique pour reproduire l’engagement de son cousin, elle est comme une éponge. Je n’aime pas parler de la fonction d’un personnage, mais disons que tel était le moteur derrière la manière dont je l’ai écrite.
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 28 juillet 2026. Merci à Chloé Lorenzi. Crédit portrait : © Jens Koch
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