Entretien avec Elie Grappe

Présenté cette année à la Semaine de la critique, Olga fait le portrait d’une jeune gymnaste qui assiste à distance à la révolution dans son Ukraine natale. Ce premier film, en salles ce mercredi 17 novembre, navigue habilement entre les figures imposées. Rencontre avec son jeune réalisateur Elie Grappe.


Qu’est-ce qui a fait naitre en vous le désir de raconter cette histoire ?

J’ai commencé par faire des films dans le milieu des conservatoires. C’est un milieu que je connais bien puisque j’ai étudié la trompette au conservatoire de Lyon pendant une dizaine d’années avant de partir en Suisse. Dans mon dernier documentaire, que j’ai co-réalisé, l’une des protagonistes était une violoniste ukrainienne. En marge du tournage, elle m’a raconté avec un certain trouble comment elle était arrivée en Suisse pour ses études juste avant le début de la révolution, et elle m’a tout de suite parlé des images de cette révolution, et de l’effet que ces dernières avait sur elle.

Plutôt que d’être dans une démarche universaliste et de décider de travailler sur n’importe quelle révolution ou sur des événements plus proches de moi, je me suis dit qu’il fallait assumer que cet événement spécifique m’ait touché, analyser pourquoi, puis le raconter de la façon la plus précise possible. Cela me permettait de trouver la jonction entre les différents motifs que je voulais pour mon premier film : la passion d’une adolescente, une discipline un peu en dehors du monde comme le sont la musique ou la danse classique, et face à cela un événement plus large, collectif et géopolitique. La question de l’exil également, avec un personnage tiraillé entre deux fidélités.

Au moment de l’écriture, comment avez-vous trouvé votre équilibre idéal entre un récit d’apprentissage classique et éveil politique, entre l’intime et le collectif ?

C’est ce qui articule toute l’écriture et la mise en scène du film. Toute l’écriture se fait autour de cela : comment Olga vit à distance, comment elle continue à vivre sa passion alors qu’il se passe quelque chose qui vient tendre toutes les relations. La recherche d’images d’archives, tout comme la recherche des interprètes, s’est d’ailleurs faite très tôt dans le processus d’écriture.

Selon quels critères avez-vous sélectionné ces images de la révolution ukrainienne qui ponctuent le film ?

Toutes les images d’archives du film sont visibles sur YouTube, c’est d’ailleurs là que je les ai découvertes dans un premier temps. Au moment du montage, on est allé chercher les droits de chacune d’entre elles. Elles sont accessibles mais il fallait bien mettre les gens au courant. J’avais tout de suite été attrapé par l’intensité et la physicalité des images, et puis ce sont des images issues d’un collectif de points de vue. Ensuite il a été nécessaire de respecter le contexte de ces images, donner suffisamment d’infos dans le scénario, obéir à la chronologie, pour que cela ne devienne pas une image esthétisée de n’importe quelle révolution. Il a fallu accepter qu’elles deviennent les images les plus bizarres du film, les plus fantasmatiques. Elles sont aussi là pour convoquer l’imaginaire d’Olga. C’est aussi une sensation d’aujourd’hui, une sensation propre aux réseaux sociaux : pouvoir suivre en direct et à distance ce qui se passe ailleurs.

Aviez-vous des références cinématographiques en tête au moment d’intégrer des images d’archives documentaires à l’intérieur-même d’un récit ?

Oui, j’ai pensé à The Uprising de Peter Snowden, composé uniquement d’images d’archives des « révolutions arabes ». J’ai beaucoup pensé à Chris Marker et à l’idée que les images documentaires sont aussi quelque part déjà de la fiction, de la mise en scène. Ce n’est pas parce que ces images sont vraies qu’elles sont réalistes et qu’elles ne sont pas mises en scène. Cette contradiction , il n’arrête pas de l’articuler, puisqu’il nous confronte sans cesse à l’idée qu’elles viennent du réel. C’était une notion hyper importante pour moi car mon personnage n’est précisément pas à l’endroit où tout se passe, elle regarde les événements à travers un point de vue qui est biaisé, à travers une distorsion de la réalité (celle des pixels, de la vitesse).

Je me suis d’ailleurs beaucoup demandé si mon film de fiction sportif allait faire le poids, s’il allait résister face aux images d’archives, et à quelle point ces dernières allaient attaquer les fiction. Est-ce qu’une fois qu’on est installé dans un film de fiction, on est équipé pour faire face à ces images-là ? C’est le risque que j’avais envie de prendre.

On pourrait presque interpréter ces images comme une manifestation de l’inconscient d’Olga, puisqu’elle passe par ailleurs son temps à devoir obéir à une routine sans se plaindre ou s’exprimer.

C’est exactement la tension dans laquelle je voulais que l’on soit. D’ailleurs le son des images d’archives ressemble bizarrement à celui de la gym. On n’arrête pas de faire du contraste entre les deux pôles, mais il y a aussi beaucoup de ponts : les claquements des barres, les détonations qui ressemblent aux chutes sur les tapis. Après avoir vu ces images pour la première fois, Olga ne peut pas revenir indemne à l’entrainement, elle continue d’en être habitée, quelque part dans son oreille. Tout finit par s’enchevêtrer. Les sons ont l’air d’être dans le même champ sonore, alors qu’ils ne devraient rien avoir à faire avec l’autre. Ces images documentaires ne devraient rien avoir à faire avec le reste du film, cela crée une tension insupportable et c’est précisément l’état dans lequel se trouve Olga. J’ai voulu créer une confrontation franche mais qui n’arrête pas de glisser entre les deux.

D’ailleurs les images d’archives sont d’abord vues à travers des écrans, car on est dans son point de vue à elle. Puis à un moment donné du film, les images imprègnent le film lui-même, elles se sont installées. Il y a même un moment où Olga s’endort et on enchaine avec des images. Cette notion d’inconscient était très importante. Même quand ces images ne sont pas à l’écran, elles sont là quelque part à travers le son ou le mouvement des corps, dans ces différents motifs.

Vous parlez de la physicalité des scènes d’entrainement d’Olga. Est-ce cette dimension qui vous a poussé vers le monde de la gymnastique plutôt que justement la musique ?

C’est parce que filmer le sport était aussi nouveau pour moi que filmer l’Ukraine. Ça me permettait de devoir être aussi exigeant dans mes recherches et dans une approche presque documentaire, c’est à dire en incluant des gens à l’écriture et en récupérant le plus de témoignages possibles. La première fois que j’ai vu un entrainement, j’ai trouvé ça hyper cinégénique, c’est plein de mouvements et de sons. J’ai eu envie de filmer et d’écouter ça. Je me suis aussi rendu compte que ce qui m’intéressait dans la gym ce n’était pas tant les figures en elles-mêmes que tous les interstices : les moments de préparation, la façon dont les gymnastes marchent, se regardent, tombent. Ce sont des moments où l’on aperçoit la vulnérabilité des ces gens qui ont passé leur vie à se construire comme surpuissants.

Par ailleurs je trouvais que c’était trop rare à l’image, ces corps de jeunes filles puissantes, encore ados et déjà très marquées par leur pratique. Cela me permettait d’avoir un défi à relever en termes de représentation et de regard. Je n’était d’ailleurs pas tout seul à faire ce travail. J’ai énormément travaillé cela avec Lucie Baudinaud, la chef-opératrice du film, puis avec Suzana Pedro au moment du montage, et déjà au moment du scénario avec Raphaëlle Desplechin qui m’a permis d’aller me confronter à mon point de vue à moi, ce qui était exactement ce que je voulais. Je ne sais pas si je peux espérer autre chose en tant que garçon blanc cisgenre.

C’est dans un contexte sportif que vous avez rencontré Nastya Budiashkina, qui interprète Olga ?

Oui, c’est un gymnaste de haut niveau, comme toutes les membres de l’équipe suisse que l’on voit dans le film (la capitaine, le coach…). Nastya, je l’ai vue pour la première fois aux championnats européen à Bern, elle était toute jeune. Puis, je l’ai revue la première fois que je suis allé à Kiev, au centre olympique. A ce moment-là je pense que notre venue avait dû être annoncée, que les gens savaient qu’une équipe de film cherchait des gymnastes, parce qu’ils retournaient beaucoup sur nous. La seule qui s’en fichait complètement c’était elle.

Elle était sur les barres, hyper énervée de ne pas réussir ce qu’elle tentait. Déjà là, je trouvais qu’il y avait chez elle une intensité hyper émouvante, avec des vraies ruptures d’émotion. Je me suis tout de suite dit que cette intensité, il n’allait pas falloir que je cherche à la contrôler parfaitement, que mon enjeu en tant que metteur en scène ça allait d’être très précis sur le cadre que je lui proposais (c’est à dire les enjeux de chaque scène) mais qu’à l’intérieur il fallait qu’elle puisse mettre le bazar, qu’elle puisse défoncer tout ce que j’allais lui demander et qu’elle occupe tout l’espace avec ses mots et ses réactions.

Le film a-t-il été vu en Ukraine ?

Oui, à Odessa. J’ai eu très peur en arrivant, et finalement le film a été très bien reçu. Les salles étaient pleines et il y avait beaucoup d’émotion, les gens restaient pour des discussion très longues. C’était un moment très impressionnant et émouvant. Les retours les plus touchants que j’ai reçus venaient de toutes jeunes filles, qui ont aujourd’hui l’âge des personnages du film et qui étaient trop jeunes pour avoir participé aux événements. Elles se rendaient compte qu’il se passait quelque chose de grave à l’époque, elles voyaient leurs parents ou leurs grandes sœurs s’engager, aller Place Maïdan, mais elles n’en avaient pas le droit. J’aime que le film réponde peut-être à cette sensation que peut avoir la jeunesse d’être tenue à l’écart de ce qui est politique.

C’était aussi important de ne pas être binaire au moment d’articuler sport et politique : Olga ne se rend pas seulement compte qu’il y a un événement politique fondamental qui se passe chez elle, loin de là où elle se trouve, mais elle réalise aussi que le sport lui-même est politique. Même loin, elle ne peut pas échapper au politique. Pour moi c’est cela la naissance d’une conscience politique, ce n’est pas seulement se confronter à un événement précis, c’est réaliser que tout est politique. Et en même temps il fallait que je reste du coté de la passion de mon personnage. Je ne voulais pas sous-entendre que la gymnastique était quelque chose qu’elle devrait quitter pour mieux faire du militantisme. C’était une fidélité que je me devais d’avoir vis-à-vis de mes interprètes qui sont bel et bien des passionnés de gym. Le film essaie de se demander si elle va pouvoir concilier les deux, et je ne veux justement pas répondre trop directement à cette question.

Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 16 novembre 2021. Un grand merci à Chloé Lorenzi.

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