Festival de Locarno | Critique : Tomorrow a Long Time Ago

En pleine réunification allemande en 1990, Patty, 50 ans, perd son emploi, puis son amie Jelena. Dans une petite ville d’Allemagne de l’Est, elle récupère des objets abandonnés et rencontre le jeune Franz. Lorsque son appartement est si encombré qu’elle ne peut plus y entrer, elle part pour une forêt colorée. Commence alors un voyage à travers paysages et histoire, emportant bien plus qu’elle seule.

Tomorrow a Long Time Ago
Allemagne, 2026
De Luise Donschen

Durée : 1h33

Sortie : –

Note :

RÉVOLUS LES MONDES

Tout débute dans un musée, autant dire un lieu propice aux faits et aux certitudes. C’est là qu’une dame a pris rendez-vous afin de pouvoir accéder à d’immenses peintures médiévales dépeignant l’histoire de la région. Le temps d’un moment suspendu, ces toiles à la brutalié mystérieuses nous sont d’ailleurs montrées en plein écran, comme si le film nous invitait également à les déchiffrer. Or ce musée, presque désert, perché en haut d’une colline loin de tout, possède quelque chose d’étrangement secret, et la visiteuse n’a pas franchement l’air d’une historienne de l’art. A peine sortie du bâtiment que la voilà d’ailleurs qui s’enfonce à l’improviste dans la forêt environnante, comme si elle venait de croiser le lapin d’Alice aux pays des merveilles.

On ne sait pas trop dans quel coin de campagne allemande ensoleillé on se trouve, mais la torpeur estivale qui semble ralentir un peu tout fait planer un appétissant voile de mystère. On ne saurait dire à quelle époque cette introduction diablement intrigante se déroule, si l’héroïne ne sortait de son sac un billet de dix euros qu’elle a l’air de découvrir pour la première fois. Au moment de s’endormir le soir venu, des images et des sons du passé lui arrivent comme en rêve, et au moment du réveil, voilà que le film a entièrement changé. Nous sommes désormais en 1990, en Allemagne de l’Est, et une nouvelle protagoniste (à moins qu’il ne s’agisse de la même) nous est présentée à un moment critique : l’usine de pellicule de cinéma pour laquelle elle travaille ferme ses portes et la voilà contrainte de changer de vie, à trouver sa place ailleurs, malgré son âge avancé. Alors elle prend son sac à dos, et part.

Pour son deuxième long métrage (après Casanova Gene, présenté à la Berlinale en 2018), la cinéaste allemande Luise Donschen ne manque pas d’ambition et articule avec une poésie radicale plusieurs des questions les plus passionnantes qui traversent le cinéma d’auteur allemand contemporain. A qui appartient le dernier mot en ce qui concerne l’Histoire ? Où se sentir chez soi dans un pays anciennement divisé ? Cousin du Home Stories d’Eva Trobisch, Tomorrow a Long Time Ago est bien moins un cours d’histoire rébarbatif et bavard qu’une hypnotisante promenade en forêt quasi dénuée de dialogues. Lors d’une scène marquante, la protagoniste décide sur un coup de tête de faire une sieste sur un canapé laissé sur un coin de trottoir, et lorsqu’arrive l’équipe des encombrants, elle se retrouve embarquée avec le vieux meuble. Plus poignante que comique, cette scène n’a besoin d’aucune phrase pour articuler le rapport complexe au territoire et à la propriété de cette anti héroïne allemande avide de liberté.

Les mystères les plus éloquents et prometteurs de Tomorrow a Long Time Ago se situent surtout dans sa première moitié, la deuxième étant majoritairement dévolue à l’errance champêtre de cette Robinson Crusoe des bois. Obéissant à un rythme qui demande une certaine attention, le résultat ne manque pas d’énigmes mais voilà un film qui parvient à ouvrir fort notre imaginaire en traitant l’Histoire comme s’il s’agissait de quelque chose de fantastique. Il est beaucoup question de mondes disparus et de fin de civilisation dans ce film toujours au bord du paradoxe temporel, où le son de manifestations et révoltes passées peut soudain jaillir de n’importe où. Le passé n’est pas passé très loin, il est présent dans les rêves mais aussi enfoui dans la forêt. La leçon a beau utiliser bien des éléments familiers du cinéma d’auteur allemand, elle ne manque pas de vertige.

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par Gregory Coutaut

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