1617. Le prête espagnol Padre Enciso gouverne l’une des îles des Islas Filipinas avec une rigueur implacable et une libido insatiable, « Pour dompter ces sauvages », proclame-t-il.
Let Us Through, Dear Ancestors
Philippines, 2026
De Lav Diaz
Durée : 2h31
Sortie : –
Note : ![]()
ÇA VIENT DE LA-HAUT
Après de nombreux films chronologiquement situés dans le sillage de la dictature de Marcos, Lav Diaz poursuit le voyage dans le temps dans l’Histoire des Philippines qu’il a entamé avec Magellan. Situé au 17e siècle, Let Us Through, Dear Ancestors se déroule durant le point d’orgue de l’évangélisation forcée par l’Eglise Catholique espagnole, une période vendue par l’oppresseur comme une série d’opportunités et de projets, mais vécue par les locaux comme une malédiction de déshumanisation. Métaphore de cette dualité : l’action de ce nouveau film se déroule dans un village uniquement peuplé de femmes depuis que la construction d’une immense église ordonné par un prêtre espagnol est venue a bout de tous les hommes.
Seul survivant de sexe masculin, ce prête hypocrite, violeur et raciste comme un influenceur incel, qui admet en ricanant que « ces sauvages en sont peut-être pas tous des singes après tout », règne avec terreur sur l’ensemble des villageoises. Or, un jour surgit d’on ne sait quel recoin de cette jungle labyrinthique une mystérieuse et élégante jeune femme, une guérisseuse qui serait peut-être également la déesse du hasard (interprétée par la brillante cinéaste philippine Isabel Sandoval). Dans ce coin anonyme du pays, deux fois s’affrontent alors : celle de l’envahisseur sûr de son droit, et cette directement héritée des ancêtres. Une nouvelle fois, Lav Diaz mélange les échelles et articule le politique et le mythologique avec une fluidité qui laisse coi, et ici même les divinités peuvent finir en prison.
Celles et ceux qui attendraient que Lav Diaz change de disque seront sans doute frustrés par un récit minimaliste où les personnages ne font que fuir, s’exiler, tourner en rond. Attendre du très neuf de la part du cinéaste serait peut-être voir les choses sous le mauvais angle. Selon un certain paradoxe, on a en effet bien le droit de refaire (en apparence) toujours le même film quand on fait justement œuvre de toujours sonder des pertes de repères. Plongée dans un blanc cotonneux, cette forêt luxuriante possède un relief que l’œil est invité à déchiffrer, mais l’incroyable beauté plastique du cinéma de Lav Diaz n’est pas une décoration. Son sens de la composition et de l’aveuglement (oui, dans le même geste) vient non seulement dessiner un monde sans issue de secours, mais il vient gommer la frontière entre passé et présent. Cette agonie fantomatique a-t-elle réellement pris fin ?
« Laissez nous passer, chers ancêtres » quémande le titre du film. C’est une prière récitée par des enfants, filmés en contre plongée depuis très haut au moment où ils s’apprêtent à traverser la forêt, comme si la caméra épousait le point de vue de ces ancêtres. Repris un peu plus loin, ce regard en plongée traverse même le plafond d’une prison, comme s’il était plus fort que tout, et là encore le personnage observé nous lance un regard plein d’espoir. Ces plans, parmi les plus immédiatement poignants de l’œuvre de Lav Diaz, ne sont pas qu’une porte de plus ouverte vers le surnaturel. Ces regards caméra nous sont directement adressés depuis le passé et nous appellent à regarder l’Histoire les yeux dans les yeux, depuis notre époque où nous pouvons nommer les choses telles qu’elles sont, et appeler crime contre l’humanité ce que l’on a longtemps appelé colonisation.
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par Gregory Coutaut
