Magellan, navigateur portugais épris de liberté, se rebelle contre l’autorité du Roi qui refuse de soutenir ses rêves d’exploration. Porté par une soif insatiable de découvrir les confins du monde, il convainc la Couronne espagnole de financer une expédition audacieuse vers les terres mythiques de l’Est. Mais le voyage se transforme en un périple éprouvant.
Magellan
Philippines, 2025
De Lav Diaz
Durée : 2h43
Sortie : 31/12/2025
Note : ![]()
QUAND LES VAGUES SE RETIRENT
Il y a une dizaine d’années, A Touch of Sin du Chinois Jia Zhangke s’ouvrait de manière particulièrement étonnante par une scène d’action – oui, le réalisateur des très contemplatifs Platform, Plaisirs inconnus ou Still Life s’est mis à sortir flingues et explosifs dans un film qui représentait un tournant chez le cinéaste. Il y a dans Magellan une scène épique qu’on ne pensait vraiment jamais voir chez le patron non-officiel du slow cinema, le Philippin Lav Diaz (scène qu’on vous laissera d’ailleurs découvrir sans la dévoiler). Mais le cinéma de Diaz (lire notre entretien) a, d’une certaine manière, toujours été épique : par la durée d’abord, jusqu’à une dizaine d’heures pour Evolution of a Filipino Family – même si mentionner la durée des Lav Diaz est devenu un cliché un peu réducteur de son œuvre. Épique par son ambition aussi, dans sa manière d’explorer en profondeur les labyrinthes de l’Histoire, en se déployant parmi les genres (drame social, polar, conte fantastique, science-fiction) et proposant des expériences de visionnage uniques. Magellan est un film épique et historique, de manière encore plus évidente que ses autres films, et ses motifs s’intègrent parfaitement dans la filmographie de Lav Diaz.
Une femme, nue, les pieds dans une rivière, réagit à une vision effrayante, quelque chose hors cadre qui semble-t-il envahit son espace. Nous sommes au début du 16e siècle, et c’est à cette période que Fernand de Magellan (incarné par Gael Garcia Bernal) devient le premier Européen à visiter les Philippines. Lav Diaz dépeint librement l’aube colonialiste : derrière l’aventure en costumes se trouvent les morts, les larmes, la barbarie. Le passé, le présent et même le futur (dans Halte) sont brutaux chez Lav Diaz. Et la brutalité se répète : on fait déjà la chasse aux musulmans dans ce récit historique, on décide ce qui est hérétique et ce qui ne l’est pas, l’évangélisation sert à contrôler les masses et les croyances des autres sont littéralement piétinées.
Il y a bien des fables sur l’avidité, la cupidité et la corruption chez Lav Diaz, dont les protagonistes vivent ou survivent dans des royaumes moralement vides. Ils l’étaient déjà il y a des siècles et la violence insensée de la colonisation en est l’une des expressions les plus éloquentes. Insensée, effectivement : « vous êtes à la merci du rêve d’un fou » entend-on dans Magellan, tandis que même avec une gangrène on s’acharne à trouver une nouvelle route. Le bruit continu des vagues et du vent est si entêtant qu’il semble exprimer la perte de raison de Magellan. Viennent les concours de nationalisme et les massacres : les monstres au pouvoir hier rappellent ceux d’aujourd’hui.
Comme toujours chez Lav Diaz, il y a un art de la narration visuelle qui passe par des cadres remarquablement composés. Les plans peuvent être fixes mais sont toujours rendus dynamiques par sa formidable utilisation de la profondeur de champ. Les sources lumineuses dramatisent ce qui se joue dans ce film en couleurs, une première pour Diaz depuis Norte, la fin de l’histoire en 2013. Passionnant et majestueux, Magellan est un film d’une beauté hantée. Hanté, le long métrage l’est littéralement. Il était question il y a quelque temps d’un projet réalisé par Lav Diaz et consacré à Beatriz, l’épouse de Magellan. Celle-ci apparaît dans le long métrage, mais de façon marginale, avant de devenir un fantôme. Un spectre qui contemple ce spectacle de désolation : un esprit parmi les nombreux autres de Diaz, impuissant face au chaos.
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par Nicolas Bardot
