Mostra de Venise | Critique : El Fin de los tiempos

Salomé analyse des décennies de vidéos familiales afin de comprendre d’où vient la tristesse de sa mère.

El Fin de los tiempos
Colombie, 2026
De Bibiana Rojas Gómez et Juan David Cárdenas

Durée : 1h20

Sortie : –

Note :

VISIONS D’IRRÉEL

Tout commence par une fête. Comme si l’on sortait d’une machine à remonter le temps, on se retrouve plongé dans une grande réunion, dont on ne sait très bien s’il s’agit des préparatifs d’une manifestation, d’un show drag artisanal ou d’un simple déjeuner du dimanche pour cette famille colombienne. Montrée avec le grain flou nostalgique propre aux vhs de l’époque, cette assemblée possède quelque chose de chaotique et tendre à la fois, mais aussi quelque chose de bizarrement presque proche de la science-fiction. Cela est sans doute dû aux effets glitch qui surgissent ici et là, ou bien à cette voix off féminine qui se penche sur ce passé depuis un ailleurs (le Canada) et depuis une autre époque (aujourd’hui).

Au milieu de cette grande réunion où l’on perd le compte du nombre de cousins mais où les recettes traditionnelles sont respectées à la lettre, il y aurait un triste mystère à décortiquer, nous prévient la voix. En dépit du titre du film, celui-ci ne se trouve pas tant dans un éventuel sentiment de paranoïa apocalyptique lié à l’approche de l’an 2000 (on aurait juré que ces images dataient pourtant de vint ans plus tôt), mais plutôt derrière le sourire poli de la mère de famille. La narratrice nous l’assure : maman n’a jamais été heureuse, contrairement à ce que montre ces images joyeuses. C’est comme si le film nous demandait de ne pas croire nos yeux, et c’est là un pacte très intrigant pour un documentaire.

Signé à quatre mains par le duo colombien formé de Bibiana Rojas Gómez et Juan David Cárdenas, El Fin de los tiempos ne fait certainement pas partie de cette famille de documentaires paresseux qui, pour témoigner d’une histoire familiale, se contente d’allumer une caméra devant un ancêtre. Au bout d’un quart d’heure, El Fin de los tiempos change de langue une fois, puis deux et encore, passant de l’anglais à l’espagnol. Le film revient régulièrement aux premières images tel un récit que l’on redémarrerait depuis le début pour changer le ton ou pour insister sur des détails révélateurs.

Au fil des révélations intimes ou historiques (le petit ami de maman a-t-il été la victime collatérale d’un attentat politique ? Tonton a-t-il gâché la recette familiale en oubliant de remuer la cuillère ? ), le film devient même de plus en plus singulier, évoluant non pas vers une clarté des récits et des images mais au contraire vers un joyeux chaos visuel offrant un miroir à la folle fiesta du début. Ici s’invitent des pixels, des effets stroboscopiques, des images de synthèse et autres abstractions, culminant dans des scénarios tellement fantasmés qu’ils ne peuvent être illustrés que par de l’IA hideuse (qu’est-ce qui serait le plus fou : que Margaret Thatcher, Cléopâtre et Staline déboulent à la soirée ou que maman soit une mère parfaite ? ). Fréquente dans le court métrage mais encore rare en format long, la riche grammaire visuel du desktop movie fait de ce film une étrange rêverie entre réel et folie qui possède la plus excitante des qualités : être on ne peut plus contemporaine.

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par Gregory Coutaut

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