Festival de Sundance | Entretien avec Mohammadreza Mayghani

Sélectionné en competition lors du dernier Festival de Cannes, le court métrage Orthodontics est réalisé par l’Iranien Mohammadreza Mayghani. Mayghani s’est illustré auparavant comme co-scénariste du très intrigant Spotted Yellow réalisé par sa compatriote Baran Sarmad (lire notre entretien). Orthodontics raconte l’histoire d’une adolescente qui porte un casque orthodontique et dont le quotidien ne semble fait que de pressions et restrictions – jusqu’à la rupture. Le cinéaste fait preuve d’un ton singulier, tant narrativement que visuellement. Sélectionné à Sundance, Mohammadreza Mayghani est notre invité.


Quel a été le point de départ de Orthodontics ?

L’idée principale de Orthodontics est venue de mon expérience personnelle, lorsque j’ai suivi un traitement orthodontique. Certaines de mes expériences d’adolescent ont façonné ce film. À cette époque, je portais un casque orthodontique et cela m’a rendu beaucoup plus difficile la communication avec le monde qui m’entoure. Ce qui a motivé le film, c’était d’explorer dans quelle mesure la construction par la famille et la société d’un cadre très limité conduit Amitis jusqu’au drame, juste pour qu’elle se libère de ces pressions. La haine qu’Amitis ressent vis-à-vis de l’existence est aussi l’un des motifs du film.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre utilisation des couleurs, qui est frappante et très expressive ?

Chaque espace a sa propre couleur spécifique. Mon idée était que les différentes ambiances façonnent l’esthétique du film. Si vous faites attention, vous pouvez voir que le cabinet du médecin a des couleurs froides et dans le club de tennis les couleurs sont plus chaudes et adoptent un spectre plus large. L’idée était que chaque couleur, en combinaison avec les lumières environnantes, représenterait l’état d’esprit d’Amitis à chaque endroit particulier. Nous avons pu y parvenir grâce au travail sur les costumes et la photographie, afin que chaque plan soit révélateur de l’état d’esprit d’Amitis.

Votre film souligne l’étrangeté de la vie quotidienne. Comment avez-vous abordé cet élément durant l’écriture mais aussi la mise en scène du film ?

Beaucoup de moments importants du film viennent de mes souvenirs et ce sont des choses qui appartiennent à la vie de tous les jours. Je crois que ces “détails” jouent un rôle important dans le film, des choses qui sont toutes étranges, de la mentonnière orthodontique d’Amitis à la raquette de tennis et la pâte à modeler. Parce qu’elle ne peut pas se connecter avec ces choses, Amitis cherche d’autres fonctions pour elles : par exemple, elle étouffe son amie dans le club avec de la pâte à modeler ou coupe le cou de Sarah avec des morceaux d’une bouteille de soda cassée avant de sucer son sang.

A chaque fois, c’est la nature première des choses qu’elle détruit, comme dans la scène de la crème glacée où la crème glacée n’est qu’un prétexte. Comme si des voix dans sa tête la poussaient à utiliser de manière effrayante des objets inanimés qui nous semblent à première vue très simples. C’est une sorte de refus d’accepter et d’obéir aux règles du monde réel, que l’on voit surtout chez les adolescents.

Le film se passe en Iran aujourd’hui, et le gouvernement iranien essaie de modeler la société selon sa propre et unique perspective. Cette perspective est à l’origine, par exemple, d’un style architectural urbain ou de certaines restrictions en termes de style vestimentaire. D’un autre côté, certaines personnes comme la mère d’Amitis ont une idée très capitaliste de la vie. C’est un paradoxe tellement étrange : cette mère désirant un mode de vie capitaliste et qui voudrait prendre contrôle de l’avenir de son enfant dans un environnement qui est construit sur des limitations, des structures restrictives, des designs froids et sans vie. C’est à Amitis de grandir avec ces paradoxes.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Les films de Rainer Werner Fassbinder sont à mes yeux vraiment uniques, tout comme la manière qu’a Ingmar Bergman d’examiner les relations humaines, le style visuel de Michelangelo Antonioni et de Lucrecia Martel, ou encore la narration des films de Luis Bunuel qui m’a toujours fasciné.

Quelle est la dernière fois où vous avez eu le sentiment de découvrir un nouveau talent, de voir quelque chose d’inédit ?

J’ai récemment regardé Grave et Titane de Julia Ducournau. Je trouve très intéressantes mais aussi étranges sa manière d’exprimer de manière immédiate des problèmes intimes et sa liberté de narration, autant visuelle que conceptuelle.

Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 21 novembre 2021. Un grand merci à Baran Sarmad.

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