Entretien avec Lav Diaz • Magellan

On connaissait l’ambition des films-mondes du Philippin Lav Diaz, mais ce dernier parvient néanmoins à nous surprendre avec Magellan, et pas seulement parce qu’il s’agit seulement de son deuxième long métrage en couleurs. Spectaculaire fresque historique, cette nouvelle œuvre vient confirmer avec une dimension peut-être plus épique encore que d’habitude le talent unique du cinéaste pour mettre en scène les ombres violentes de l’Histoire philippine. Pour la troisième fois déjà depuis la création du Polyester, Lav Diaz est notre invité.


La dernière fois que nous avons échangé, vous évoquiez un projet de film centré sur Beatriz, l’épouse de Magellan. Cette dernière est finalement peu présente dans Magellan, comment le projet a-t-il évolué ?

Le film a beaucoup évolué, il y a eu beaucoup de versions et d’itérations au fil des années. C’est vrai qu’à l’origine le projet était centré sur Beatriz. Il s’agissait alors d’une comédie musicale et d’un opéra rock. C’était le personnage sur lequel il était le plus aisé de se concentrer pour raconter cette histoire pour la bonne raison qu’on se sait rien d’elle (rires). On était libre d’inviter tout ce qu’on voulait. Cela reste tout de même un personnage important : c’était la fille de Diogo Barbosa, qui était l’un des meilleurs amis de Magellan, qui l’a aidé à mener à bien ses projets jusqu’au bout.

Je me demandais si vous aviez délibérément gardé de côté ses scènes, comme lorsque vous aviez accumulé tellement d’images en tournant Quand les vagues se retirent et Essential Truths of the Lake que vous avez finalement décidé d’en tirer deux films au lieu d’un.

Il y a même un troisième volet issu du tournage de Quand les vagues se retirent, il attend encore d’être montré.



Existera-t-il un second volet de Magellan consacré à Beatriz ?

Peut-être bien, on ne sait jamais ce qui peut advenir (rires). Il s’agirait en tout cas d’un autre film à part entière.

Très bien, pas de spoiler alors et concentrons nous sur Magellan. Ma plus grande surprise en découvrant le film a été ces scènes d’attaque navales, des scènes d’action à grande échelle qu’on ne s’attend pas forcément à croiser dans votre cinéma.

Tout a été fait en post-production avec des CGI vous savez. En réalité il n’y avait qu’un seul et unique navire. Ce qui fait que paradoxalement, c’était la partie la plus facile de tout le tournage. Il suffisait de filmer le bateau en faisant simplement attention à laisser assez d’espace vide autour pour faciliter les futurs effets. Nous avons tourné en Espagne, près de Cadix. Un tournage facile, c’est en post-prod qu’il a fallu bosser sur ces scènes (rires).



Vous aviez préparé un story board?

Non, pas du tout. Conserver un cadre fixe était la seule chose dont on avait besoin pour préparer le terrain des ajouts en CGI.

C’est la première fois que vous travaillez avec le directeur de la photographie espagnol Artur Tort (Pacifiction, Tardes de soledad…). Comment s’est organisée votre collaboration ?

Ce qu’il y a de bien avec Artur c’es qu’il à l’habitude de travailler comme moi : je tourne seul à la caméra avec un seul collaborateur, et lui fait pareil. Il m’a simplement laissé tenir la caméra pendant la plus grande partie du tournage (rires). Et il travaille aussi avec de toutes petites caméra : tous les films qu’il a fait avec Albert Serra ont été tournées avec une caméra Blackmagic, moi j’utilise des Lumix, c’est pareil. En termes de méthodologie, ce fut une synergie assez évidente entre nous. Nous avons le même point de vue sur la manière idéale dont nous souhaitons faire du cinéma : de façon très mobile, très simple, avec peu de lumières artificielles et sans grande équipe. Plus les moyens sont modestes, plus la vision devient immense.



Jusqu’ici vous n’aviez réalisé qu’un unique film en couleurs, Norte, la fin de l’histoire. Onze ans après, qu’est-ce qui vous a motivé à y revenir ?

Ce n’était pas prévu. Nous avons tourné le film en couleurs avec l’idée de tout passer en noir et blanc en post production. Les caméra Lumix ont une excellente capacité de travail sur ce point, et c’est comme ça que j’opère à chacun de mes films. C’est tout simplement que lorsqu’on a vu le résultat du tournage sur le banc de montage, tout le monde a trouvé ça tellement beau en couleurs qu’on s’est dit qu’on allait zapper le passage en noir et blanc, c’est aussi simple que ça (rires). On a bien fait un ou deux ajustements bien sûr, et Artur a beaucoup travaillé sur l’étalonnage ici à Paris. C’est une étape très importante à chaque fois que je fais un film, car je travaille beaucoup sur les ombres. La technologie rend ça de plus en plus simple. Si je voulais, je pourrais même me contenter de demander à la caméra de copier-coller une palette et hop, mais je ne veux pas travailler ainsi. Même chose pour le son, d’ailleurs.



Vos films s’intéressent souvent à l’héritage de lHistoire des Philippines mais c’est la première fois que vous situez l’action de l’un d’entre eux aussi loin dans le passé. Qu’est-ce que cela à changé à vos méthodes habituelles ?

Reconstituer des périodes historiques précises demande un travail de recherches non négligeable. Le but est que celles-ci se reflètent dans le scénario pour que, une fois celui-ci bouclé, le tournage coule de source sans qu’on ait plus besoin de se poser de questions. Au final, une fois les recherches faites, tout est facile. Bien sûr on n’a pas de budget faramineux mais j’ai l’habitude, je sais ce que je fais.

L’échelle modeste de production à laquelle vous faites référence vient apporter une contrepied aux clichés cinématographiques qui présentent souvent les colons comme de glorieux héros et des aventuriers plus grands que nature.

Absolument. Regardez le moindre film sur les conquistadors et ces derniers y sont représentés comme des superhéros, alors qu’il s’agissait d’hommes comme les autres. Enfin plus ambitieux que les autres. Magellan, Christophe Colomb, Albuquerque, Vasco de Gama… si tous ces hommes-là étaient plus grands que nature, c’est uniquement dans le sens où ils avaient une soif de pouvoir supérieur à la moyenne. Ce n’était pas du tout des figures christiques vivant humblement parmi les pauvres, tout ce qui les motivait c’était la fortune et le pouvoir, alors pourquoi est-ce qu’on devrait en faire des héros ?

Magellan n’est pas un héros. C’est l’idéologie d’un empire qui l’a poussé à se croire capable de faire tout ce qu’il a fait. Ses expéditions ayant pour but de convertir tout le monde au catholicisme étaient financées par le Pape lui-même. Il n’a pas atterri là-bas par hasard, il a fait tout un travail préparatoire qui aujourd’hui serait l’équivalent d’aller récolter des subventions colossales auprès des plus grandes groupes d’influence. Ce que Magellan faisait hier, Elon Musk le fait aujourd’hui pour aller sur Mars. Magellan n’est pas non plus qu’une allégorie de l’ambition ou de la foi, fut-ce de la foi en son propre égo. On oublie parfois qu’il s’agissait tout simplement d’un être humain capable de blesser ou tuer d’autres humains, et il en a tué plein. C’est un tueur en série, pas un héros.



Cette manière de redonner leur dimension humaine et pathétique aux supposés héros virils de l’Histoire rappelle le travail de Lucrecia Martel dans Zama.

C’est vrai que j’adore Zama, même si je me suis un peu endormi devant (rires).

Mais Lucrecia Martel elle-même dit que s’endormir en cours de projection est une manière tout à fait valide de faire l’expérience d’un film.

Elle a raison. S’endormir c’est le signe qu’on est en train de regarder un bon film.

Magellan a beau se situer dans le passé, en le comparant à vos films se déroulant à l’époque actuelle, on réalise que rien n’a vraiment changé en termes de violence politique.

Absolument. D’ailleurs les discours d’Albuquerque que l’on entend dans le film sont ses vrais discours, nous n’avons rien modifié ou presque. Déjà à l’époque, les mots employés ne traduisait que l’avarice et le désir de détruire. C’était il y a 500 ans et les idées d’Albuquerque sur la fin de l’Islam ont l’air de sortir de la télévision d’aujourd’hui. Rien n’a changé dans nos vies, si ce n’est la technologique, mais celle-ci ne traduit que notre capacité à aller de l’avant, pas une véritable évolution dans notre humanité. Nous sommes bien habillés mais nous sommes toujours des animaux, l’humanité n’a pas changé du tout.



Comment en êtes-vous venu à travailler avec Gael García Bernal ?

Très simplement, c’était notre premier choix avec Albert Serra et il a accepté immédiatement. Il connaissait un peu mon travail grâce car mes films sont passés dans des festivals au Mexique, mais peut-être qu’il est allé demander à droite et à gauche « mais c’est qui ce con qui veut travailler avec moi ? »(rires). J’ai écrit le scénario en anglais puis il a fallu traduire tout le scénario en espagnol pour lui, puis en portugais puisqu’il a dû apprendre toute une nouvelle langue. Mais en dehors de ce travail supplémentaire, nous avons eu une relation de travail très tranquille, tout s’est déroulé parfaitement. Je ne parle pas un mot d’espagnol mais je lui faisais confiance d’une façon presque primitive. Je me fiais à ce qu’il dégageait davantage qu’au sens de ses mots, et puis après tout ce scénario, c’est moi qui l’avais écrit.

Ecrire un scénario sans aucun dialogue, est-ce quelque chose que vous pourriez envisager un jour ?

Tout à fait. Je viens de finir d’écrire un scénario justement centré sur un protagoniste qui ne dit pas un mot de tout le film, mais les autres personnages parlent. Mais c’est un scénario que j’ai donné à Paul Soriano, c’est lui qui va la réaliser ou le produire.



Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 8 décembre 2025. Un grand merci à Matilde Incerti.

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