Critique : Un couple

Léon et Sophia Tolstoï ont formé un couple hors norme : 36 ans de mariage, 13 enfants, des disputes intenses, des moments de réconciliation passionnés… Dans la nature expressive d’une île sauvage, Sophia se confie sur son admiration et sa crainte pour l’auteur de Guerre et paix, sur les joies et les affres de leur vie commune.

Un couple
France, 2022
De Frederick Wiseman

Durée : 1h03

Sortie : 19/10/2022

Note :

L’ENVIE DE PAIX

Ce n’est en réalité que la moitié d’un couple que l’on voit dans Un couple. Solitaire comme si elle était en retraite, Sophia se promène dans son jardin et parle à voix haute. Elle s’adresse bien à quelqu’un, tous ses monologues contiennent un « tu », et pourtant personne ne lui tient compagnie ou ne lui réponds, en dehors peut-être des bruits de la nature. Ce « tu » c’est son mari, l’écrivain Léon Tolstoï, absent à l’image mais omniprésent dans sa bouche. Le film est en effet directement adapté des lettres (presque des journaux intimes) que Sophia lui écrivait régulièrement, alors même qu’ils habitaient dans la même maison.

On le lit rapidement entre les lignes : sans être un monstre, le colérique Léon Tolstoï n’était pas le plus facile à vivre des époux, nécessitant silence et concentration à l’écart de sa femme et de leurs treize enfants. Ce que Sophia écrit, c’est tout ce qu’elle ne peut pas lui dire en face. Sophia est pourtant éloquente et lettrée. Ses réflexions sont particulièrement articulées, alors même qu’il n’y a personne pour les entendre. Personne… hormis nous ? Le temps d’un vertigineux clin d’œil extra-filmique, l’actrice Nathalie Boutefeu semble briser le quatrième mur quand, en plein milieu d’un passage encore adressé au « tu » absent, elle se met soudain à regarder en plein dans l’œil de la caméra.

Un couple n’est pas la première incursion dans la fiction de Frederick Wiseman. En marge de ses impressionnants documentaires fleuves, il s’était déjà approché de cette frontière en 2002 avec La Dernière lettre, où il filmait la comédienne Catherine Samie réciter/jouer des lettres écrites par une femme ukrainienne déportée pendant la guerre. Même si la scène nue de La Dernière lettre laisse ici place à un jardin luxuriant, Un couple possède un minimalisme similaire (une actrice, un décor, un monologue) ce qui participe à le rendre moins immédiatement accessible que la plupart des documentaires du cinéaste, en dépit d’une durée très réduite. Pourtant le résultat se révèle particulièrement puissant.

Le mérite en revient en sacrée partie à Nathalie Boutefeu qui apporte à son personnage un relief très vivant. Tantôt espiègle ou éprouvée, elle a l’air de changer d’âge entre chaque scène. Mais la réussite de Wiseman n’est pas du tout moindre. Vêtue d’un châle fleuri, Sophia semble se fondre dans le paysage, à moins que ce ne soit ce dernier qui vienne illustrer son état intérieur. Ce coin de verdure a beau être radicalement plus petit que les décors qu’il filme habituellement (un bâtiment, un quartier, une ville entière…), Wiseman parvient à lui donner des dimensions émouvantes, sans pour autant quitter sa protagoniste de ses yeux bienveillants. Ce jardin se révèle progressivement être une île, comme si Sophia était en exil. Par sa pure mise en scène, Wiseman en fait presque un purgatoire où l’héroïne ne rencontre jamais l’horizon ou le chemin de sa maison, alors même qu’elle est en perpétuelle recherche de clarté, de détachement et de paix. Sous d’austères apparences, Un couple est au contraire l’un des films les plus directement poignants du cinéaste.

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par Gregory Coutaut

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