Quand 39 personnes sont tuées avant le début de la Coupe d’Europe au stade Heysel de Bruxelles en 1985, la fille du maire et un journaliste d’origine italienne sont déchirés entre leur mission professionnelle, leur famille et leur nature humaine.
Heysel 89
Belgique, 2026
De Teodora Ana Mihai
Durée : 1h31
Sortie : –
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LES DEMONS DU STADE
Au stade de Heysel à Bruxelles, politiciens, diplomates, supporters et journalistes européens sont tous réunis pour assister au match de la coupe d’Europe. Le français, le flamand, l’anglais et l’italien se croisent dans les couloirs et les salons VIP du stade, rendant utile et même indispensable la présence de Marie, fille du maire de Bruxelles promue par la force des choses au rang d’interprète improvisée au milieu d’une organisation entièrement masculine. Présence charismatique mais incongrue en tailleur bleu en plein stade viril, Marie est tenue d’être la plus fidèle possible à la paroles de ces hommes de pouvoir, et de ne pas donner son avis, merci. Il n’y a pas que dans cette misogynie-là que quelque chose cloche. Tout le monde peut le sentir derrière les sourires forcés : l’affrontement entre les deux camps de supporters commence à prendre des proportions à la violence sous-estimée.
Raconté quasiment en temps réel et filmé tout en plans rapprochés par une caméra nerveuse, Heysel 85 est une masterclass de rythme et de tension. C’est là qu’il faut appeler un chat un chat : Heysel 85 n’est pas tant un film à suspens qu’un authentique film catastrophe, et il faut applaudir la réalisatrice Teodora Ana Mihai d’avoir remis au goût du jour avec intelligence ce genre injustement tombé en désuétude. La cinéaste écarte les problèmes qui rendent la plupart des films catastrophe contemporains nazes (la grandiloquence pompière et le numérique toc) et conserve les conventions les plus efficaces du genre : échelle collective du désastre, grande rapidité au moment de trousser un nombre importants de personnages, vifs éclats de brutalités mais aussi d’empathie.
Sur le papier, transformer une tragédie réelle en film catastrophe serait une idée de très mauvais goût, mais Heysel 85 est bien moins motivé par le plaisir sadique de la destruction et de la souffrance que par l’urgence des tentatives des survivants à s’organiser collectivement et avec dignité. Il y a du sang et des cadavres à l’écran, mais la violence est très majoritairement hors champ (il faut d’ailleurs souligner le travail remarquable sur le son). Le résultat trouve un équilibre puissant en évitant deux écueils : le tout-éprouvant et le pur divertissement au dépend des victimes. Or, l’incroyable paradoxe est que le film parvient à cet état-là précisément en utilisant beaucoup d’images d’archives. Encore une mauvaise idée sur le papier qui se retrouve au contraire ici traitée avec un point de vue fort.
Bien des films de reconstitution se terminent en dévoilant en générique de fin la photo de vraies personnes ayant inspiré le scénario. Heysel 85 propose l’inverse, débutant avec des archives documentaires où débarquent des masses de supporters forcément en liesse (encore une convention du film catastrophe), avant de passer rapidement à la fiction. Comment et quand exactement ? Il n’est pas évident de trancher exactement car la réalisatrice Teodora Ana Mihai a délibérément travaillé la texture de l’image de son film jusqu’à la rendre difficile à dissocier de celle des télés de l’époque. Ainsi, les archives (dans lesquelles on ne distingue heureusement aucune des vraies victimes) réapparaissent régulièrement dans le film de manière particulièrement fluide et immersive. Le résultat est à la fois un film fort accessible et un intrigant objet de mise en scène, sans que l’un de ces visages ne vienne masquer l’autre.
« Qui aurait pu prédire ? ». Cette phrase récurrente ne manque pas de sel et la réalisatrice ne masque pas l’écho cinglant que ce récit prend aujourd’hui. La cinéaste roumaine basée en Belgique, repérée et primée en 2021 à Un Certain Regard avec le film mexicain La Civil, construit cette fois un film très européen. Dans la ville qui s’apprête à devenir la capitale du continent, elle orchestre le manque d’unité pathétique et criminel de ces représentants d’un vieux monde, attachés au pouvoir et qui se retrouvent avec du sang sur les mains tout en ayant le culot de nous dire « la morale est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre ».
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par Gregory Coutaut
