Berlinale 2026 : notre bilan

Ce weekend s’est achevée la 76 édition de la Berlinale, que vous avez pu suivre en direct sur Le Polyester comme chaque année. Retrouvez l’intégralité de notre couverture composée d’environ 80 articles dont 60 critiques de longs métrages, en provenance de toutes les nombreuses sections du festival. 2026 fut un cru médiatiquement mouvementé mais où les films, courts comme longs, ont été à la hauteur. Voici quels furent à nos yeux les temps forts et les tendances de cette édition.



« Le cinéma doit rester en dehors de la politique ». Cette étrange phrase, prononcée par le président du jury Wim Wenders lors du tout premier jour de la Berlinale, a provoqué un orage médiatique que ni lui ni l’équipe du Festival n’avait semble-t-il suffisamment anticipé. L’invitation du cinéaste allemand à « faire le travail des gens, pas celui des politiciens » n’a eu besoin que de quelques jours à peine pour générer une polémique internationale, des actions locales (la cinéaste et militante indienne Arundhati Roy a décidé d’annuler sa venue et l’équipe du film grec Uchronia a déboulé sur scène avec une banderole disant « Fuck off Wenders ») et une lettre ouverte signée par plus de 80 artistes dont Tilda Swinton, Adèle Haenel ou Nan Goldin. Tout ça pour une seule phrase ? Non bien sûr. Si la Berlinale a toujours pu se vanter, à raison, d’être un festival plus politique que les autres grandes manifestations cinématographiques de son acabit, le Festival n’arrive pas à se dépêtrer du terrain miné dans lequel le place le positionnement du gouvernement allemand face au génocide palestinien. La phrase maladroite et embarrassante de Wenders est ainsi venue rallumer un feu né il y a deux ans pile, lors de la cérémonie de clôture de la 74e édition.


Wim Wenders et le jury de la compétition officielle

Le prix du meilleur documentaire était alors remis au film No Other Land, coréalisé par quatre cinéastes israéliens et palestiniens. L’appel public au cessez-le-feu, que ces derniers avaient alors lancé dans un cérémonie retransmise en direct, avait suscité beaucoup de réprimandes publiques de la part de la classe politique allemande, mais aussi des réprimandes en privé de la part de l’équipe du Festival. Les crispations s’étaient accentuées en coulisses lors de l’édition 2025 lorsque Jun Li, réalisateur du film hongkongais Queerpanorama avait carrément été visé par une enquête de police après avoir lu un discours dénonçant l’implication de l’occident dans la politique colonialiste conduite par Israël. Arrivée l’an dernier à la tête de l’équipe de programmation, l’Américaine Tricia Tuttle hérite d’une situation épineuse. Si la lettre ouverte qu’elle a à son tour publiée (lisible sur le site de la Berlinale) fait preuve de recul et d’élégance diplomatique, rappelant l’énorme travail que la Berlinale fait pour la diffusion de voix diverses et dissidentes, difficile de ne pas y remarquer l’absence des mots Israël et Palestine.


Abdallah Alkhatib et le jury de la section Perspectives

Heureusement, ces deux mots ont été non seulement dits mais carrément criés à plusieurs reprises par les lauréats et par le public, lors de la cérémonie de clôture de cette édition. La Berlinale a peut-être essayé de balayer le sujet sous le tapis, mais celui-ci est revenu sur le devant de la scène avec éclat. Lauréat de l’excellente section Perspectives avec son film Chronicles From the Siege, le cinéaste palestinien Abdallah Alkhatib a ainsi déployé le drapeau de son pays sur scène en dénonçant concrètement l’implication du gouvernement allemand dans le génocide. La réalisatrice libanaise Marie-Rose Osta, lauréate de l’Ours d’or pour son court métrage Someday a Child où un garçon survit aux attaques israéliennes grâce à des pouvoirs magiques, a également mis les points nécessaires sur les i en rappelant que « les enfants de Palestine ou du Liban ne devraient pas avoir besoin de superpouvoirs pour survivre à un génocide ». Les deux cinéastes ont d’ailleurs souligné l’importance que leur film soit spécifiquement sélectionné dans un festival politique tel que la Berlinale.


Yellow Letters

Alors, la Berlinale n’est plus politique ? Ce serait là un raccourci grossier. Certains films auréolés par le jury de Wenders n’avaient effectivement pas de portée politique directe (des films qui « font de la politique avec un p minuscule », comme le dit Tuttle dans sa lettre ouverte), mais les deux plus hautes marches du podium ont été attribuées à des films abordant au contraire des questions urgentes de façon très concrète. L’ours d’argent remis à Emin Alper pour sa parabole Salvation vient saluer une carrière brève mais déjà puissante et courageuse dont la portée a d’ailleurs valu à Alper un procès dans son pays. Ironie artistique : ce procès a d’ailleurs servi d’inspiration directe pour Yellow Letters du cinéaste allemand d’origine turque İlker Çatak (révélé avec La Salle des profs). Ce drame nerveux et brillamment interprété suit en effet un couple d’artistes de théâtre engagé subissant les pressions de leur gouvernement conservateur. Si l’on ajoute l’Ours d’or du court métrage et le prix de la section Perspectives, la politique était bien sur les plus hautes marches du festival. C’est bien sûr grâce aux jurys, mais aussi tout simplement parce que les équipes de sélections ont fait du bon travail.


Dao

Réduire la Berlinale à sa compétition officielle est une injustice frustrante, souvent commise par les observateurs pressés, mais prenons le temps de nous pencher dessus. Celle-ci nous a paru équilibrée et de bonne tenue, passant avec éclectisme de l’animation flamboyante (Une aube nouvelle) au documentaire ludique (Yo Love is a Rebellious Bird) et mettant au premier plan des cinéastes aux carrières encore jeunes et excitantes. Il y avait certes des tiédeurs à signaler et à nos yeux celles-ci se trouvaient plutôt du coté des films aux casting les plus prestigieux. On peut heureusement toujours compter sur la brillante singularité du cinéma d’auteur autrichien (The Loneliest Man in Town et surtout Rose, prix d’interprétation mérité pour Sandra Hüller toujours parfaite) et allemand (Angela Schanelec prouve qu’elle n’a toujours pas froid aux yeux avec My Wife Cries) pour redresser la barre avec brio. La France était quasi absente de cette compétition, mais représentée tout de même par l’un de ses sommets : Dao. La bouleversante fresque d’Alain Gomis tournée entre la France et Guinée Bissau fut l’un des trois longs métrages africains sélectionnés en compétition, une présence record qu’on aurait aimé voir traduite au palmarès.


Les juifs riches

Mais, de la même manière que le Festival de Cannes ne peut pas être réduit uniquement à la vingtaine de films choisis par Thierry Frémaux pour la compétition, la Berlinale offre souvent ses plus rafraichissants feux d’artifices dans ses sections parallèles à commencer par Perspectives qu’on pourrait citer intégralement tant tous les films nous y ont plu, en particulier le Français Forêt Ivre et l’Américain A Prayer for the Dying. 2026 fut un cru très riche en documentaires passionnants, aussi bien du côté des longs (aux cotés d’If Pigeons Turned to Gold, prix du meilleur documentaire, citons Prénoms, Wax & Gold ou L’Autre côté du soleil) que des courts (Les Juifs riches de Yolande Zauberman, mais aussi Chuura, Miriam ou L’Uomo più bello del mondo et son utilisation critique et fascinante de logiciels d’IA). Quant aux représentations queer, elles étaient encore une fois plus diverses qu’ailleurs. Outre les Teddy Awards très mérités remis au cinéaste espagnol trans Ian de la Rosa pour Ivan & Hadoum côté longs métrages et au cinéaste d’origine rwandaise Gaël Kamilindi pour Taxi Moto côté courts (deux œuvres dont la douceur n’entrave pas la dimension politique), on a ainsi pu passer du documentaire poignant sur la jeune communauté transmasculine What Will I Become ? au film de sorcier ado et emo Stallion y la bola de cristal en passant bien sûr par le flamboyant sommet camp de cette édition : The Blood Countess. Isabelle Huppert en vampire lesbienne aux côtés de Conchita Wurst sous la caméra farceuse et punk de l’icone Ulrike Ottinger : comme souvenir de cette édition secouée, comment rêver d’un cadeau plus malicieux et généreux que ce grand écart lunaire entre show drag et hommage cinéphile?


ENTRETIENS

• « J’ai senti que les bébés et les enfants méritaient d’être en contact avec des représentations graphiques moins littérales, plus abstraites, laissant plus de place à leur perception visuelle » : Priscilla Kellen (Papaya)
• « Je voulais créer un flux ininterrompu, et suivre le mouvement du corps était ce qui permettait au film de se développer librement, de se transformer et de passer d’un état à un autre » : Dane Komljen (Desire Lines)
• « Se reconnaître aussi grotesques que nos ancêtres me semble plus beau que désespérant. J’admire nos danses qui ne riment à rien ; puissent-elles durer encore longtemps ! » : Dorian Jespers (Loynes)
• « Une image qui appartient aux paysages de mon enfance, assez commune, que j’ai beaucoup observée à Marseille, et pourtant largement absente des représentations » : Margaux Fournier (Au bain des dames)
Plus d’autres à venir


CRITIQUES

COMPETITION

A voix basse, Leyla Bouzid
At the Sea, Kornel Mundruczo
Dao, Alain Gomis
Dust, Anke Blondé
Everybody Digs Bill Evans, Grant Gee
Flies, Fernando Eimbcke
Home Stories, Eva Trobisch
Josephine, Beth de Araujo
The Loneliest Man in Town, Tizza Covi & Rainer Frimmel
My Wife Cries, Angela Schanelec
Nightborn, Hanna Bergholm
Nina Roza, Geneviève Dulude-de Celles
Queen at Sea, Lance Hammer
Rose, Markus Schleinzer
Rosebush Pruning, Karim Aïnouz
Salvation, Emin Alper
Soumsoum, la nuit des astres, Mahamat Saleh-Haroun
Une aube nouvelle, Yoshitoshi Shinomiya
We are All Strangers, Anthony Chen
Wolfram, Warwick Thornton
Yellow Letters, Ilker Catak
Yo Love is a Rebellious Bird, Anna Fitch & Banker White

BERLINALE SPECIAL

The Blood Countess, Ulrike Ottinger
Saccharine, Natalie Erika James
Sleep No More, Edwin
The Testament of Ann Lee, Mona Fastvold
Wax & Gold, Ruth Beckermann
Who Killed Alex Odeh ?, Jason Osder et William Lafi Youmans

PERSPECTIVES

17, Kosara Mitic
A Prayer for the Dying, Dara Van Dusen
Chronicles From the Siege, Abdallah Alkhatib
El Tren Fluvial, Lorenzo Ferro, Lucas A. Vignale
Filipiñana, Rafael Manuel
Forêt Ivre, Manon Coubia
Hangar rojo , Juan Pablo Sallato
Light Pillar, Xu Zao
Take Me Home, Liz Sargent
Trial of Hein, Kai Stänicke
Truly Naked, Muriel d’Ansembourg
Where To ?, Assaf Machnes
Our Secret, Grace Passô

PANORAMA

L’Autre côté du soleil, Tawfik Sabouni
The Day she Returns, Hong Sangsoo
Four Minus Three, Adrian Goiginger
I Understand Your Displeasure, Kilian Armando Friedrich
Ivan & Hadoum, Ian de la Rosa
Lady, Olive Nous
Prosecution, Faraz Shariat
Un hiver russe, Patric Chiha
Traces, Alisa Kovalenko & Marysia Nikitiuk

FORUM

AnyMart, Yusuke Iwasaki
Barbara Forever, Brydie O’Connor
Effondrement, Anat Even
Foreign Travel, Ted Fendt
If Pigeons Turned to Gold, Pepa Lubojacki
Lust, Ralitza Petrova
Prénoms, Nurith Aviv

GENERATION

Chicas tristes, Fernanda Tovar
Papaya, Priscilla Kellen
What Will I Become ?, Lexie Bean et Logan Rozos

SEMAINE DE LA CRITIQUE

Desire Lines, Dane Komljen
Justa, Teresa Villaverde
Turgaud, Adilkhan Yerzhanov


DOSSIER

Les 12 meilleurs courts métrages


NEWS

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Le palmarès du Teddy Award
Les films en compétition pour le teddy Award

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Gregory Coutaut

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