Grand Prix à la dernière Berlinale, Salvation dépeint comment des conflits ancestraux ressurgissent entre deux villages voisins. Le passionnant réalisateur turc Emin Alper puise son inspiration dans le western mais aussi dans l’horreur pour cette cinglante métaphore politique. En salles le 2 septembre, Salvation est un film tendu et inspiré, qui a dans son viseur les colons et les leaders fous du monde entier. Emin Alper est notre invité.
Dans Salvation comme dans tous vos autres films, vous utilisez les codes du western, mais cette fois-ci vous utilisez aussi des éléments du cinéma fantastique. D’où vous est venu ce désir ?
C’est vrai qu’à chaque fois que je me retrouve face aux plaines désertes de l’Anatolie, j’ai envie d’y tourner un western. Cette fois-ci, certains codes du cinéma d’horreur m’ont semblé plus adéquats à l’histoire de paranoïa que je souhaitais raconter. Je ne dirais pas que j’ai été inspiré spécifiquement par tel ou tel film d’horreur, il s’agit de quelque chose de plus général.

Vu l’influence du cinéma de genre sur chacun de vos films, envisageriez vous un jour de réaliser un pur film de genre ?
Figurez-vous que je viens justement d’écrire un scénario de film d’horreur. Pour l’instant je n’ai pas pris la décision d’en faire un film, mais un jour, pourquoi pas ? Il s’agit bien sûr d’un film d’horreur avec une dimension sociale, je crois que je ne peux pas m’en empêcher. Me contenter de faire du divertissement m’est apparemment impossible (rires).
Quel rôle avez-vous souhaité donner aux cauchemars et visions surnaturelles qui traversent Salvation ?
Salvation parle d’une secte dérivée du soufisme, et dans le soufisme les rêves jouent un rôle très important. C’est par le biais des rêves que les cheikhs reçoivent leurs messages mystiques, et les rêves faits par les simples croyants sont aussi pris très au sérieux. Certains spectateurs trouvent que les villageois de mon film sont très conservateurs et se laissent mener par le bout du nez par leurs cheikhs, mais je tenais au contraire à montrer que le pouvoir d’influencer les choses est partagé par plusieurs d’entre eux, notamment grâce à ces rêves. Dans Salvation, les gens ont suffisamment de pouvoir et de conscience pour décider de changer de leader par exemple ou d’organiser une opposition. Il arrive souvent que dans de telles sectes il y ait des scissions, que l’on se retrouve avec deux cheikhs rivaux. Ces affaires internes naissent ou se règlent non pas à coup de langage séculaire mais via le langage des rêves. Quelqu’un va dire « Je suis plus sacré que toi car j’ai fait tel rêve » et l’autre va répondre « Je suis de toute évidence davantage béni que toi car voilà le contenu de mon rêve ». Je suis persuadé que ce type de rêves résulte d’une forme d’autosuggestion semi-consciente. Les croyants connaissent le point de vue de leur cheikhs, ils savent aussi où se trouve leur intérêt, donc je pense qu’ils peuvent influencer leurs rêves.

Vous filmez souvent la paranoïa de communautés vivant de manière isolée, y compris géographiquement, et en ce sens les décors jouent un rôle très important dans vos films. Qu’est-ce qui vous a amené ici vers cette idée de deux villages jumeaux ?
C’est vrai que j’accorde énormément d’importance aux choix des lieux où je tourne et je peux passer un temps fou rien qu’à faire des repérages. Cette fois-ci les enjeux étaient encore plus grands que d’habitude, puisque il fallait que je trouve non pas un mais deux villages, situés en bas et en haut d’une même colline. Cela s’est avéré quasiment impossible à trouver, surtout si on prenait en compte les questions logistiques terre-à-terre telle que la présence d’un hôtel dans les environs pour loger l’équipe. J’ai fini par trouver mes villages idéaux, mais dans deux endroits différents. On a filmé dans la région où se trouvait le village en haut de la colline, et on a utilisé des trucages pour intégrer l’autre village à ses pieds.
Vous aviez un budget qui permettait de tels effets spéciaux ?
Oui, mais en réalité il n’y avait rien de bien sorcier, il s’agit surtout d’effets de montage. Je suis très content des deux villages que nous avons trouvés, ils possèdent chacun une nature labyrinthique saisissante, qui colle parfaitement au récit paranoïaque que je voulais raconter.

Comment avez-vous accentué à l’image cette nature labyrinthique, qui fait que l’on ne distingue pas toujours l’extérieur de l’intérieur ?
Tout s’est joué sur les scènes de nuit, c’était l’élément le plus important du film. Le fait que les ténèbres viennent gommer les frontières entre le privé et l’intime était fondamental pour illustrer ce récit de peur de l’Autre. Je tenais par exemple à ne pas utiliser de trucages faciles comme un faux clair de lune. Dans la plupart des films, pour qu’on puisse voir quelque chose aux scènes de nuit, on rajoute une source de lumière artificielle supposée imiter la lune, mais ici je tenais à ce qu’on se contente des seules sources de lumière existant sur place : les lampes à gaz. Dans cette région, quand vous commencez à vous éloigner du village, vous vous retrouvez dans l’obscurité la plus totale. J’ai fait stresser mon équipe d’éclairagistes avec ces décisions, ils n’arrêtaient pas de me dire « mais on ne va rien voir » (rires).

La perte de repères est aussi temporelle, dans le sens où les traditions sont si respectées qu’on ne sait plus très bien à quelle époque se déroule l’action. C’est aussi quelque chose que vous avez délibérément accentué ?
C’est un choix de ma part, que j’effectue d’ailleurs dans tous mes films. Il arrive régulièrement qu’on me demande si je filme le présent ou le passé, mais en réalité je cherche à ce que chacun de mes films soit libéré d’un ancrage dans un contexte trop précis. La seule exception est sans doute Burning Days, dont l’action se déroule sans équivoque de nos jours. On m’a dit que Salvation avait quelque chose d’une parabole biblique, que les faits relatés pourraient se dérouler il y a mille ans, mais ce serait à condition d’enlever tous les fusils et les voitures à l’image (rires). Il est vrai que ce récit de clans ennemis n’est qu’une variation sur le mythe de Caïn et Abel. Salvation parle bien entendu de la Turquie d’aujourd’hui mais j’ai délibérément accentué tout ce qui était susceptible de rendre l’histoire la plus universelle possible.

Pourtant vous vous êtes inspiré d’un fait divers réel récent. Diriez-vous que le travail que vous avez effectué est un travail de reconstitution ?
C’est un événement qui a eu lieu en 2009. Dans un village, une douzaine de miliciens ont envahi une cérémonie de mariage et ont tué 44 personnes, majoritairement des femmes et des enfants. Cette histoire m’a servi de source d’inspiration mais je n’ai pas cherché à être loyal envers la réalité. Tous les personnages de Salvation sont fictifs et les événements aussi.
Tout en restant fidèle envers des contextes sociaux et historiques, vos films demeurent très accessibles à des spectateurs n’ayant pas connaissance de ces questions. Quelle est votre technique d’écriture pour parvenir à marier l’universel et le contextuel ?
C’est très intuitif. En effet, je fais très attention à ce qu’un spectateur qui ne connait rien à la situation des Kurdes puisse comprendre et apprécier le film, et pour cela je fais un exercice tout simple, je relis mon scénario en m’imaginant qu’il parle de civilisations qui me sont inconnues, et si j’en sors sans avoir l’impression qu’il me manque des infos, alors l’affaire est dans le sac, c’est tout. Être fidèle envers la réalité n’est pas du tout ma mission, je ne fais pas du documentaire, je crée un monde imaginaire et créer un univers nécessite d’avoir un minimum de liberté. Bien sûr la Réalité avec un grand R, c’est autre chose. Il existe une Réalité de l’Histoire turque et on ne peut pas mentir à ce sujet, mais même la fois où j’ai tourné un film dans mon propre village, je me suis autorisé à ne pas être entièrement fidèle à la réalité.

La charge politique de Salvation est encore plus cinglante que celle de vos films précédents. C’est quelque chose dont aviez conscience dès le début ?
Oui, je dirais que ce film va encore plus loin sur la question mais c’est tout simplement le reflet de ce que nous vivons en Turquie, nous étouffons chaque année de plus en plus. Tel est mon ressenti et c’est pour cela que j’ai envie de m’exprimer de manière de plus en plus directe.
Comment le film a-t-il été perçu en Turquie ?
Pour tout vous dire, c’était une petite déception. L’ambiance et l’état d’esprit actuel dans le pays fait que peu de gens se sont sentis d’humeur à aller voir le film, sans compter qu’on est encore en plein conflit avec l’Iran, tout le monde est très anxieux vis-à-vis de l’issue de cette situation. En Turquie, tout le monde est déprimé, surtout les gens susceptibles d’aller voir un tel film. Le film n’a pas fait beaucoup d’entrées mais les retours critiques était bons, au moins il a été compris. Il y a bien eu un peu de controverse mais cela venait surtout de certaines personnes kurdes qui se plaignaient de la manière négative dont j’avais représenté leur peuple, mais mon film n’a jamais eu l’ambition de faire le portrait d’un peuple entier. Salvation pourrait se dérouler exactement tel quel en Argentine ou en Espagne, cela n’a rien a voir avec la spécificité d’une identité kurde ou de l’histoire kurde. Nous n’avons d’ailleurs même pas tourné dans un village kurde.
Mais les Kurdes sont très sensibles à la manière dont on les représente et comme il s’agit d’une minorité, je comprends tout à fait. J’ai parfois un problème similaire avec les Turcs résidant en Europe, qui me reprochent de donner une image négative de notre pays, je leur réponds toujours de ne pas prendre les choses aussi personnellement. Quand je regarde un film français où certains personnages sont méchants, je ne me dis pas que le réalisateur a voulu faire un portrait négatif de tous ses concitoyens. Voir un film sous cet angle est vraiment trop réducteur, n’est-ce pas ?
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 27 janvier 2026. Merci à Laurence Granec et Vanessa Fröchen.
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