Deux jeunes hommes fuient une vie sans avenir et prennent la route pour le nord. Transformant une affaire criminelle en parabole, Manhunt explore solitude, masculinité et désir colonial d’un nouveau départ – mais la quête de sens dégénère en une violence inéluctable.
Manhunt
Canada, 2026
De Wayne Wapeemukwa
Durée : 1h43
Sortie : –
Note : ![]()
MAÎTRES DES LIEUX
La compétition de l’édition 2026 du Festival de Locarno s’ouvre aujourd’hui avec Manhunt, film canadien anglophone qui suit le road trip de deux jeunes incels. Bien qu’inspiré de faits réels survenus en Canada en 2019, Manhunt n’est pas une stricte reconstitution de ces derniers, et bien qu’il soit question de meurtres, la violence reste ici quasiment hors-champ. Il n’y a aucune scène vraiment éprouvante à signaler dans ce film dont l’éventuel sens du malaise vient plutôt de l’atmosphère amère qui entoure la solitude des deux petits cons cyniques servant de protagonistes. Leur seul plaisir se trouve dans leur obsession pour les jeux vidéos, et même la rencontre fortuite avec un couple de filles téméraires ne parvient pas à les secouer et les ancrer dans le réel.
Il est sans doute difficile de mettre en scène un sentiment de déconnexion et d’ennui général tel que celui qui va pousser ces deux gamins au meurtre, sans que celui-ci ne contamine le public. Le réalisateur Wayne Wapeemukwa a par instants la main un peu lourde (probablement censé évoquer la violence d’internet, un plan où Hitler succède à des filles à poil en ligne a surtout l’air ringard), mais le plus souvent trop légère à force d’éviter longuement les scènes attendues. Lorsque, dans une scène pivot du récit, la voiture des deux garçons tombe justement en panne, on se demande si, ironiquement, ce ne serait pas le scénario qui ne saurait plus où mener leur errance mélancolique. Au moment où on en vient à se demander ce que Manhunt a à apporter d’unique à cet énième récit d’ados sinistres, le film parvient justement à nous prendre par surprise. Cela arrive certes tardivement, mais le dernier tiers du film vient donner un coup d’accélérateur excitant.
Le cliché grotesque veut que les jeux vidéos mènent soi disant à la violence. Manhunt présente un cheminement presque inverse. A force de traverser des paysages de plus en plus déserts, la frontière entre le réel et les fantasmes héroïques des protagonistes s’amincit. Le crane rasé, filmés de loin et progressivement privés de dialogues, ils perdent leurs signes distinctifs et se transforment en silhouettes de soldats anonymes et interchangeables. La désaturation progressive des couleurs qui transforme la forêt canadienne autour d’eux en monochrome couleur rouille, rose vif ou rouge sang (geste formel fort qui évoque Gus Van Sant où certaines oeuvres du slow cinéma d’Amérique Latine) accentue ce basculement de manière saisissante. Mais c’est sans doute dans son épilogue que Manhunt trouve son visage le plus inattendu. Complètement absents du reste du récit, des Indiens des premières nations ouvrent et closent le film avec des scènes énigmatiques qui n’offrent pas de réponses claires mais invitent à repenser sous un autre angle cette histoire d’apprentis fascistes qui se rêvent maitres du monde mais peinent à trouver leur ancrage où que ce soit.
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par Gregory Coutaut
