En 1949, Thomas Mann, lauréat du prix Nobel de littérature, retourne pour la première fois en Allemagne depuis la fin de la guerre, accompagné de sa fille Erika, actrice, écrivain et pilote de rallye. Au volant d’une Buick noire, ils entreprennent un voyage éprouvant dans un pays qu’ils ont fui, seize ans plus tôt, lors de la prise de pouvoir du parti nazi. De Francfort, sous domination américaine, jusqu’à Weimar, contrôlée par les Soviétiques, père et fille traversent une Allemagne en ruines, coupée en deux par la guerre froide.
Fatherland
Allemagne, 2026
De Pawel Pawlikowski
Durée : 1h22
Sortie : prochainement
Note : ![]()
JE REVIENS
Huit ans que l’on était sans nouvelles ou presque de Pawel Pawlikowski, depuis la présentation de Cold War en compétition à Cannes en 2018. Huit années plus tard, à nouveau dans le cadre de la compétition, le retour du cinéaste polonais était fort attendu, au point qu’on ne sait pas bien si l’on doit être surpris ou non de le retrouver… quasiment là où on l’avait laissé, comme si on l’avait quitté la veille. En effet, on pourrait extraire à l’aveugle n’importe quel plan de Fatherland et les admirateurs d’Ida et Cold War reconnaitraient sans hésitation la patte du cinéaste.
Fatherland est à nouveau un film historique en noir et blanc centré sur un couple de personnages emportés par l’Histoire. Pawlikowski remonte le temps un peu plus loin cette fois-ci, jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, son film se déroule non pas en Pologne mais en Allemagne, et la paire de protagonistes n’est pas un duo d’amoureux mais un père et sa fille. Et pas n’importe quel père, puisqu’il s’agit du célèbre auteur allemand Thomas Mann qui, au moment où nous le suivons, revient de plusieurs années d’exil et s’apprête à recevoir deux décorations honorifiques à quelques jours d’intervalle. L’une en Allemagne de l’Ouest sous présence américaine, l’autre en Allemagne de l’Est régie par les Russes.
D’hôtels chics en réceptions militaires, entre collabos et survivants, le duo voyage à travers sa mère patrie (ou plutôt sa père patrie comme l’indique le titre du film). Grand sujet, image rigoureuse, acteurs de renom, références littéraires et nombreux dialogues… les nombreux signes extérieurs de très grand sérieux dont se pare Fatherland peuvent faire craindre un moment de se retrouver face à une interro d’Histoire ou de lettres pour laquelle on aurait oublié de réviser. Le tour de magie qui vient balayer très loin cette inquiétude se trouve justement aussi dans la trousse à outils de Pawlikowski. En effet, si le cinéaste utilise ici ces codes visuels et narratifs habituels, il n’oublie certainement pas la qualité en or de ces précédents films : la concision.
Ce n’est pas qu’une question de durée totale. Le montage a beau être moins immédiatement nerveux que dans Cold War, lorsque Fatherland se termine au bout d’1h22, on s’en trouve le souffle coupé comme si l’on s’était approché trop près d’un précipice sans le réaliser. A coup de scènes brèves, où la beauté règne sur chaque plan et où les enjeux sont expertement dosés tant par le scénario que par la qualité d’interprétation de Sandra Hüller et Hanns Zischler, le film se transforme. Sans que l’on puisse pointer du doigt le moment exact où cela s’opère, le sage film en costumes devient un film de fantômes sans domiciles, à la fois poignant et incisif.
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par Gregory Coutaut
