Berlinale | Critique : Salvation

Après une période de violence marquée par le terrorisme régional, le cheikh Ferit de la tribu Hazeran est confronté au retour de la tribu Beziki, qui reprend ses anciennes terres. Ferit et Mesut ont des avis divergents sur la manière de gérer le conflit.

Salvation
Turquie, 2026
De Emin Alper

Durée : 2h00

Sortie : –

Note :

NUIT EN ENFER

Pour un peu, le nouveau long métrage d’Emin Alper donnerait presque l’impression de débuter exactement là où se terminait son précédent film, Burning Days : aux abords d’un petit village plongé dans une obscurité métaphorique qui contient mal une rage souterraine prête à bondir. Le cinéaste turc confie volontiers accorder une attention et un temps particulièrement importants aux repérages et on peut en effet le féliciter de toujours trouver des lieux très éloquents dans lesquels situer ces récits. Schéma familier du cinéma d’Alper, Salvation se déroule dans un village suffisamment isolé pour être resté enfermé dans ses traditions. De jour, les vêtements des habitants y ont la même couleur que les vieilles pierres et de nuit, il devient difficile de distinguer l’intérieur de l’extérieur de ces maisons et ces ruelles. La seule différence entre lieux privés et espace public semble être l’absence de femmes dans ce dernier.

Dans cette histoire, il y a à vrai dire deux villages, si proche qu’on les qualifie de frères, voire de jumeaux. L’un est perché sur une colline, l’autre est en bas, prêt à être toisé et surveillé. Ce dernier fut abandonné par ses habitants contraints à l’exil, il y a suffisamment longtemps pour que les voisins s’approprient les lieux. Le retour inattendu et inexpliqué des résidents d’origine place tout le monde face à la brûlante question : qui est le plus chez soi ? Entre les hommes adultes (les seuls à avoir – selon eux – le droit à la parole sur la question), les dents grincent, le ton monte et la monstruosité est déjà à la porte, notamment chez Mesut, persuadé de sa supériorité morale et galvanisé par des apparitions mystiques.

Emin Alper puise une nouvelle fois une partie de son inspiration visuelle dans les codes de western, mais selon ses propres mots, il a cette fois déplacé le curseur un peu plus en direction du cinéma d’horreur. Rien de surnaturel ou gore à signaler ici bien sûr,  l’appellation est à prendre avec les mêmes pincettes que lorsqu’Alper nous présentait Burning Days comme un film catastrophe, mais il y a effectivement presque quelque chose de John Carpenter dans ce monde entièrement plongé dans une nuit (le travail sur la photo est d’ailleurs remarquable dans les scènes d’intérieur comme d’extérieur) où les frontières s’effacent et les visions s’invitent. Le temps d’un plan stupéfiant, on ne sait plus trop si le village voisin est en flammes ou bien baigné d’accueillantes loupiotes, ou même transformé en vaisseau spatial perdu dans l’espace.

Emin Alper s’inspire ici d’un authentique fait divers survenu en Turquie en 2009, mais il serait réducteur de qualifier le film de reconstitution tant le cinéaste démontre une nouvelle fois son expertise pour faire de ces contes réalistes des paraboles universelles. Salvation n’apporte n’apporte peut-être pas grand chose de très nouveau à son œuvre, mais c’est sans doute celui de ses films dans laquelle la métaphore politique est la plus cinglante. Alper ne mâche pas ses mots et sa critique du régime turc en place lui a valu un procès qui a d’ailleurs servi d’inspiration au cinéaste germano-turc İlker Çatak pour Yellow Letters. Avec ce terrible drame peuplé de fanatiques prêts à sacrifier leurs leurs propres enfants au nom d’un acte de propriété fantasmé, Alper se ne contente pas de viser la Turquie. Il inclut dans son viseur les colons et les leaders fous du monde entier, des Etats-Unis à l’Iran et Israël.

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par Gregory Coutaut

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