Festival de Cannes | Entretien avec Zhenia Kazankina

Dévoilé en compétition courts métrages à la Semaine de la Critique, City of Owls raconte l’histoire d’une ville engloutie dans une nuit éternelle. C’est un conte au puissant pouvoir métaphorique réalisé par Zhenia Kazankina, originaire de Russie et désormais basée en Italie. La cinéaste signe un film ensorcelant, un récit nocturne aux lumières frappantes et où la poésie est à la fois triste et rayonnante. Zhenia Kazankina est notre invitée.


Pouvez-vous me parler du tout début de City of Owls, comment avez-vous choisi et conçu cette image qui a l’air issue d’un livre pour enfants ?

Ce n’est pas un livre pour enfants, bien que j’aime beaucoup cette association. C’est une couverture brodée qui a été spécialement réalisée pour le film. Comme la première scène est un dialogue entre deux sœurs, où l’aînée couche la cadette, j’ai pensé que ce serait bien de commencer par un long panoramique sur la couverture, avec des scènes du conte qu’elle raconte représentées dessus. À la fin, cela est devenu quelque chose comme une tapisserie qui introduit les personnages et donne de petits indices sur ce qui va se passer plus tard. Mais on ne le remarque vraiment que si l’on regarde le film deux fois, haha. J’aime aussi le rythme fluide créé par la façon dont les fragments de la tapisserie se succèdent, cela donne à l’ouverture l’impression d’un peu comme un dessin animé, ou comme si l’on feuilletait un livre pour enfants illustré.

J’adore l’artisanat, j’adore fabriquer des choses à la main, et j’aime que l’on puisse ressentir cela dans mes films. Ce n’est pas la première fois que je travaille de cette manière, pour mon précédent film Three Secret Clues of Longing, par exemple, nous avons réalisé les crédits à la main pour qu’ils aient l’air de collages.



Votre utilisation de la lumière dans cette histoire de nuit est très frappante. Comment avez-vous travaillé sur cet élément ?

En travaillant sur le film, nous avons essentiellement essayé de nous imaginer vivant dans l’obscurité constante. Que ferions-nous ? Probablement nous porterions toujours une sorte de lumière, peut-être que nous l’intégrerions à nos accessoires ou même à nos vêtements, et il y aurait toujours des gens dans les rues vendant des objets lumineux. Penser de cette manière nous a permis d’aboutir au monde visuel que vous voyez dans le film. Techniquement, ce n’était pas facile. Nous avons tourné pendant les nuits d’été, car si nous avions tourné ce genre d’histoire en hiver, cela aurait inévitablement créé une association non désirée avec la nuit arctique. Et les nuits d’été sont très courtes, donc nous étions extrêmement limité.es en temps. Nous avions aussi des animaux, des enfants et beaucoup de figurants sur le plateau, avec toutes les difficultés que vous pouvez imaginer. Nous devions donc être très bien préparés. Par exemple, pour la scène du parc, nous avons beaucoup répété avec des doublures afin que l’équipe puisse comprendre la mise en scène, et au moment du tournage, tout le monde savait déjà exactement quoi faire.



Dans quelle mesure diriez-vous que votre usage de la poésie et de figures du conte constituent un outil pour parler de la réalité ?

Depuis mon enfance, j’ai eu un amour profond pour l’animation soviétique, les films pour enfants et les contes de fées. J’ai grandi avec eux. Ainsi, lorsque j’ai quitté la Russie, les premières choses qui ont commencé à me hanter étaient les images, les chansons et la musique de ces dessins animés et films. Ils sont pleins de douceur, mais en même temps, il y a une sorte de sentiment de fatalité et de tragédie en eux. L’émigration et un très fort sentiment de nostalgie ont ravivé mon amour d’enfant pour ce ton perçant et déchirant, et ont en même temps suscité beaucoup de ressentis sur ma propre identité. C’est là que les racines de ce film ont commencé à pousser. Beaucoup de films pour enfants soviétiques (et aussi de livres) ont une certaine qualité métaphorique. Ils étaient souvent créés par des personnes qui ne pouvaient pas s’exprimer librement et utilisaient ces mondes naïfs et féeriques pour exprimer leurs pensées de manière prudente et indirecte. Je pense que d’une certaine manière, j’ai hérité de cette façon de raconter des histoires, et elle s’est retrouvée dans ce film.



Les hiboux revêtent-ils une symbolique particulière pour vous ?

J’aime souvent décrire les gens avec des épithètes dignes de contes de fées, et généralement elles sont toujours liées aux animaux. Par exemple, « c’est un sage hibou » ou « c’est une renarde rusée » ou « c’est un ours fort »… Parfois, ces noms restent pour les gens proches de moi et deviennent leurs surnoms. C’est ce qui est arrivé avec les hiboux aussi, je suppose que j’ai de la chance d’être entouré de personnes sages, haha ! En fait, les hiboux sont apparus dans le film très naturellement. J’ai d’abord imaginé une histoire sur une ville où la nuit arrive. La nuit ne veut pas quitter la ville, et la ville commence lentement à changer sous son sortilège. Puis j’ai commencé à réfléchir : qui se sentirait le plus à l’aise dans ce nouveau monde ? Qui y appartiendrait naturellement ? Et les hiboux ont été la première chose qui m’est venue à l’esprit.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Comme je l’ai déjà mentionné, je suis une grand fan de l’animation soviétique. J’adore vraiment les films de Yuri Norstein et Fyodor Khitruk. J’adore aussi le cinéma iranien, Où est la maison de mon ami ? est l’un de mes préférés absolus. Et ma cinéaste moderne préféré est, bien sûr, Alice Rohrwacher. Elle vit dans le pays que je partage maintenant, dont j’apprends la langue, et ses histoires métaphoriques, féeriques mais profondément réalistes me fascinent.


Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 3 mai 2026. Merci à Andrea Gatopoulos.

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