Skinny bottines du Canadien Romain F. Dubois suit les mésaventures d’un pickpocket qui, par dépit, doit s’associer à son jeune cousin afin de rembourser une dette. En compétition à la Semaine de la Critique, ce court métrage attachant et échevelé fait preuve d’un sens du rythme à la fois très vif et maîtrisé qui pose sur la comédie un voile d’angoisse. Romain F. Dubois compose le portrait de perdants, pas spécialement magnifiques, juste profondément humains. Le réalisateur est notre invité.
Skinny bottines ressemble à une comédie mais il y a en elle quelque chose de très angoissé. Comment avez-vous travaillé sur ces différentes tonalités et leur équilibre ?
À la base, je ne voulais pas faire une comédie, je voulais faire un film effréné, une sorte de course folle, où l’énergie s’accumule jusqu’à saturation. Mais au centre de cette trajectoire, il y a la rencontre entre Dan et Pinpin. Et cette rencontre appelle autre chose. Une accalmie. Un espace où le film peut respirer, où quelque chose de plus fragile peut apparaître. C’est pour cette raison que le film se divise en deux. Après la montée, le film se pose. La poussière redescend et c’est là que le film trouve son cœur.
L’humour est apparu presque malgré moi. Comme un effet secondaire de cette intensité poussée trop loin. Plus les personnages avancent avec sérieux dans leur propre logique, plus ça devient marrant. Au fond, le film tient dans cette tension. Entre la frénésie et la quiétude. Entre le comique et quelque chose de plus triste. Comme Dan et Pinpin, ces deux mouvements ont besoin l’un de l’autre pour exister pleinement.

Comment avez-vous collaboré avec votre directeur de la photographie Ménad Kesraoui sur votre approche visuelle ?
J’avais approché Ménad avec l’envie de faire un film qui sort des thrillers new-yorkais des années 70. Le travail de Fred Schuler a été une référence centrale. Cette façon de filmer la ville comme un espace hostile, rude, presque en décomposition. Et la nuit, la lumière du sodium qui découpe les silhouettes, qui écrase les visages et salit les couleurs, ça nous intéressait énormément. On cherchait une image abîmée, granuleuse, rouillée, crue. Une image qui porte déjà en elle une forme de vivacité et de fatigue. Le 16 mm s’est imposé naturellement, non pas par nostalgie, mais parce qu’il introduit une instabilité, une fragilité qu’on ne peut pas complètement contrôler.
Avec une longue focale, souvent au 300 mm, on s’est placés à distance. Dans une posture d’observation, presque de surveillance. On ne voulait pas être avec les personnages, mais les épier. Filmer des criminels, pour moi, ça ne doit pas être confortable. Ça doit donner l’impression qu’on n’est pas censé être là. Comme si l’image elle-même était en train de voler quelque chose.

Il y a une énergie très vive dans Skinny bottines. Est-ce que le montage a été une étape importante à cet égard ? Ou aviez-vous ce souci précis dès l’écriture ?
Dès l’écriture, je voulais faire un film de zizanie. Comme si on embarquait dans un manège, sans prévention, et qui ne laisse jamais le temps de prendre son souffle. Le montage devait alors être le gardien de rythme. Il devait simplement épouser cette montée en intensité, sans chercher à désorienter gratuitement. J’ai l’habitude de commencer le travail seul. Je teste, j’accumule, je construis une structure, jusqu’au moment où je sens que je tourne en rond. C’est là qu’un autre monteur entre. Avec son regard frais, sans avoir d’attachement, il m’aide à raffiner. À deux, on démonte le film. On doute, on coupe, on enlève tout ce qui n’est pas nécessaire, mais surtout on discute. C’est à travers ces discussions que l’essentiel apparaît.

Votre film repose aussi beaucoup sur l’alchimie étrange entre Dominick Rustam et Aksel Leblanc. Comment les avez-vous choisis et comment avez-vous collaboré avec eux ?
En effet c’est des drôles de moineaux ces deux-là. J’ai rencontré Dominick par hasard dans la rue. Quelques secondes de conversations et c’était évident. Il avait ce mélange de charme mystérieux, un magnétisme qu’on ne comprend pas tout à fait. C’était mon pickpocket. Pour Aksel, c’était plus formel. On a fait des auditions et il s’est imposé immédiatement. Une précision, un sérieux presque déstabilisant. Il venait ancrer quelque chose de très solide face à l’instabilité de l’autre.
Comme tout repose sur leur chimie, on a répété. Beaucoup. On est allés trop loin volontairement, plus intense, plus burlesque, pour ensuite revenir à quelque chose de plus juste. Le vrai enjeu, c’était le langage. J’aime laisser de la place à l’improvisation, mais ici, le texte avait une musicalité très précise. À certains endroits, il fallait le respecter à la lettre. Pour préserver le rythme, presque comme une partition.

Qui sont vos cinéastes de prédilections et/ou qui vous inspirent ?
La plus grande, c’est Claire Denis. J’aime son cinéma du non-dit, elle sait créer des univers à la fois mystiques et rock. Difficile à expliquer mais, j’aime tout d’elle. Ensuite il y a Jean-Claude Lauzon. Une trajectoire courte, mais fulgurante. Léolo et Un zoo la nuit, ce sont des films qui assument une poésie brute, presque indomptable. Rien n’est lisse, tout est vif. Il a su capturer quelque chose de profondément québécois. C’est très difficile à décrire, mais c’est une sorte d’intensité dans un univers folklorique. J’en serai toujours inspiré.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 28 avril 2026. Merci à Guillaume Laurin.
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