Il aura fallu attendre presque dix ans le retour de la trop rare Valeska Grisebach. Dans L’Aventure rêvée, lauréat du Prix du jury au dernier Festival de Cannes, la brillante cinéaste allemande suit une héroïne archéologue à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie et déjoue de façon chaleureuse les archétypes masculins du western et du film de gangster. L’Aventure rêvée sort dans les salles françaises le 15 juillet, et Valeska Grisebach est notre invitée.
Lors d’une scène de L’Aventurée rêvée, un personnage féminin qualifie les années 90 d’« âge d’or des hommes ». Que signifie a vos yeux cette expression ?
C’est une expression que j’ai entendue prononcée telle quelle, à plusieurs reprises, et qui a d’ailleurs servi de point de départ pour ce projet. J’avais déjà tourné mon film précédent, Western, en Bulgarie, et déjà à l’époque j’avais conscience que je ne voulais pas me séparer trop rapidement de cette région-là et que j’allais revenir y tourner. J’avais bien sûr mes doutes sur ma place là-bas en tant que réalisatrice allemande, mais je dirais justement que, pour la génération qui a connu les années 90, les habitants de cette région et les Allemands ont beaucoup en commun : nous avons vécu cette période d’espoir d’unification européenne mais nous en avons des souvenirs et des expériences très différents. Les Bulgares et moi avons traversé cette période de manière très différente, j’en avais conscience et je tenais justement à garder cela à l’esprit.
En parlant de cette période avec des Bulgares, une image récurrente revenait, celle de l’homme blanc héros d’une reconquête à grande échelle. Ce cliché est beaucoup moqué aujourd’hui, enfin disons que les hommes et les femmes en parlent très différemment. On pourrait dire que cette figure est devenue un mythe, une légende, et c’est justement à partir de là qu’elle m’intéresse, parce qu’elle devient alors une figure de cinéma, de fiction, une métaphore, un personnage de western ou de film de guerre. C’est à cela que fait référence cette expression d’« âge d’or des hommes ». Je me suis demandé quel écho pouvait bien trouver cette notion dans notre monde d’aujourd’hui, et qu’est-ce qui reste de ce supposé âge d’or dans l’Europe de 2026.

Votre film précédent s’appelait effectivement Western, L’Aventure rêvée tourne autour des figures du film de gangster ou de mafia, vous évoquez également le film de guerre, soit des genres très masculins. En quelque sorte votre cinéma s’attaque lui aussi à un « âge d’or des hommes ».
C’est vrai, d’ailleurs je voudrais dire que je ne fais pas vraiment de distinction claire entre ces différents genres. Il s’agit tout simplement du cinéma avec lequel j’ai grandi, je fais partie d’une génération où l’on grandissait toutes et tous avec ces modèles-là. La télévision des années 70 et 80 était remplie à ras bord de ces classiques hollywoodiens ou ces films de genre. Je me sens tout simplement chez moi dans ces registres. Un phénomène particulier avait lieu lorsque je découvrais ces films, et il se produit encore quand je les revois : parmi tous les personnages de ces films, c’est toujours au héros masculin que je m’identifiais, parce que ces films étaient construits ainsi. En tant que spectatrice, je suis fascinée par la complexité de cette question. Qui est-ce que je regarde et comment est-ce que je regarde lorsque je vois ces films ? Et aujourd’hui en tant que réalisatrice, je trouve que ces genres ont énormément de choses à nous apprendre sur le genre, sur le type d’action ou de réaction que l’on attend d’un personnage masculin ou féminin.
L’Aventure rêvée a été décrit comme un western au féminin et je crois que la formule me convient. Lorsque j’ai réalisé Western, j’avais bien sûr déjà conscience de l’énorme influence que ce genre avait eu sur moi, mais une fois le film terminé, je me suis demandé si je n’avais pas laissé passer l’occasion de faire davantage intervenir de personnages féminins. J’avais donc gardé à l’esprit le désir de revenir un jour au western mais en cherchant comment une héroïne pourrait justement interagir avec les codes très masculins du genre. Mon idée c’était vraiment de laisser débarquer une femme sur un plateau de tournage de western et de voir ce qui se passait. Ça aussi, ce fut un point de départ pour L’Aventure rêvée.

Je suis étonné de vous entendre parler d’occasion manquée à propos de Western. Que souhaitez-vous dire par là ?
Disons que mon désir de donner un rôle plus important aux personnages féminins était déjà présent à l’époque, mais je crois que je n’arrivais tout simplement pas à me défaire de ce satané cliché qui veut qu’une héroïne de film de genre soit simplement un décalque d’un personnage masculin. Dire qu’un personnage féminin est fort juste parce qu’on a écrit ses actions et dialogues exactement comme si c’était un homme, c’est trop facile. Un personnage féminin doit pouvoir être autre chose qu’un simple miroir pour les hommes. C’est quelque chose que j’ai voulu mettre au premier plan cette fois-ci.
Est-ce la raison pour laquelle l’héroïne de L’Aventure rêvée répond souvent à des situations de stress par un sourire inattendu, qui lui confère une sorte de force positive ?
Ce n’est pas quelque chose que j’ai consciemment imposé à Yana Radeva (l’actrice principale, ndlr), mais en y repensant c’est vrai que durant le début du tournage, elle avait tendance à interpréter Veska de façon plus dure et elle se moquait gentiment de moi à chaque fois que je lui demandais d’ajouter un petit peu de diplomatie ou de douceur. Je voulais qu’elle conserve en permanence son regard inquisiteur d’archéologue.

Pourquoi avoir justement choisi l’archéologie comme métaphore centrale du récit ?
Cela m’est arrivé par surprise ! Pendant longtemps, je n’avais aucune idée du type de métier que Veska allait avoir. Au début je ne pensais pas du tout à l’archéologie et je crois bien que si l’idée m’était venue en tête au moment où j’étais tranquillement en train d’écrire chez moi à Berlin, je me serais dit « Non mais quel cliché, c’est vraiment trop gros » (rires). Lors de mes recherches à la frontière entre Bulgarie et Turquie, j’ai fait la connaissance d’un groupe d’archéologues à la tête duquel se trouvait justement une femme de Sofia, et j’ai eu une sorte de révélation. Là-bas, au cœur d’un paysage immense, j’ai eu l’impression que cette femme n’était pas en train de déterrer des sales secrets mais bien en train d’ouvrir mon cœur et d’ouvrir le cœur de tout le monde présent à ce moment là. J’ai conscience qu’il y a une part de cliché dans ce choix mais j’ai décidé de l’assumer.
Vous mentionnez les recherches que vous faites avant le tournage et à chacun de vos projets il s’agit d’une période très longue. Qu’est-ce qui vous pousse à vous investir aussi longuement dans la préparation d’un film ?
Je savais que les recherches prendraient du temps sur ce film. En tant qu’étrangère débarquant dans un pays que je ne connais qu’à moitié, j’avais besoin de prouver, aux autres et à moi-même, mon désir de collaboration et contact. Qu’est-ce que faire un film, si ce n’est entrer en contact avec l’autre ? Je savais que ce serait long, mais dans mon processus, recherches casting et écriture marchent main dans la main. Quand je me lance dans un projet, souvent je ne connais même pas encore le pitch (rires) mais plutôt le sous-texte, les thèmes. La construction de la fiction se fait en parallèle de ma recherche approfondie de la réalité, et la relation entre les deux devient celle d’un boxeur et de son punchingball. Ce qui fait qu’en fin de compte, mes recherches ne s’arrêtent jamais (rires).

Quand sentez-vous que vous avez terminé ?
Ce n’est pas toujours facile. Faire des recherches c’est un peu comme retourner à l’école, j’emmagasine beaucoup d’informations. Il faut faire un effort pour redevenir actif, reprendre le dessus face à ces informations, s’en emparer d’un coup et dire « Voilà, ça je vais le transformer en fiction ».
Au moment où le tournage débute, avez-vous un scénario traditionnel fini de A à Z ?
(rires) Un scénario oui, mais pas un scénario traditionnel. C’est un texte qui est clair sur trois points : la construction du récit, l’atmosphère générale de chaque scène, et les enjeux de chaque dialogue. C ‘est un document que je ne partage pas avec les actrices et acteurs car je préfère leur transmettre tout cela à l’oral scène après scène. J’utilise mes propres mots pour leur décrire les enjeux de ce qu’ils s’apprêtent à tourner, afin qu’eux puissent à leur tour utiliser leurs propres mots.

Le rythme de vos films n’est jamais celui que l’on pourrait attendre d’un film de genre, mais il ne s’agit pas non plus de slow cinéma radical. Avez-vous une recette pour atteindre votre rythme idéal , ou bien est-ce surtout instinctif ?
C’est tout un procédé. Cela commence dès l’écriture, c’est quelque chose que je conserve toujours à l’esprit au moment du tournage, et qui se concrétise bien entendu au montage. J’ai eu de nombreuses discussions à ce sujet avec Lisa Bierwirth (coscénariste du film, ndlr). Pour trouver le rythme idéal du film il faut avoir sa structure en tête, mais pour avoir la structure en tête il fallait que nous prenions bien conscience du va-et-vient qui s’opérait entre d’un coté le récit, et de l’autre côté l’atmosphère du film. Un autre point que nous abordions régulièrement est la question du suspens. A quel point et à quelle dose en avions-nous besoin ? Quand est-ce qu’on peut se permettre de le laisser entièrement de côté ? Il a fallu jongler entre deux désirs : celui de malicieusement cacher le récit sous la table, et au contraire celui de jouer carte sur table d’un seul coup quand le moment s’y prête. Quant à Bettina Böhler (la monteuse du film, ndlr), pour moi c’est une magicienne. C’est un plaisir de travailler avec elle car elle ne parle pas de plans ou de durées mais plutôt de circulation du sous-texte et des émotions.
En parlant de structure narrative, tout le début de L’Aventure rêvée laisse à penser qu’il va s’agir d’une romance plutôt que d’un film de gangster. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’entamer le film de cette manière ?
C’était présent dès les toutes premières versions du scénario et même dès mes recherches sur le film de genre car cela fait précisément écho à cette figure très archétypale du héros solitaire masculin qui doit accomplir une mission et qui rencontre une fille en cours de route. C’est une structure bien identifiée et qui donne l’impression que l’histoire d’amour, ou plutôt la conquête d’une femme, est offerte au héros comme récompense finale d’avoir bien mené son affaire. En contrepoint à toutes les histoires de guerre que j’aborde dans le film, je voulais donner au personnage la possibilité d’une ouverture, qu’il s’agisse d’une histoire d’amour ou bien d’une amitié forte, ou encore tout simplement de la possibilité d’entrer en empathie avec l’autre, de le comprendre. Je trouvais que le film avait besoin de ces ouvertures-là.
C’est à la fois une décision claire et un travail conscient de ma part que de réfléchir à comment déjouer les archétypes qui composent ces mondes cinématographiques très codés, mais aussi nos imaginaires. Je pense à tous les clichés qu’on obtient souvent en réponse dès qu’on pose des question du style « Qui est fort et qui est faible ? », « Qui est top et qui est bottom ? », « Ne faut-il pas se battre pour gagner sa vie ? ». Je ne nie pas la réalité pour autant : certains personnages masculins de L’Aventure rêvée sont proches de ces archétypes-là car cela correspond à ce que j’ai pu observer sur place. Faire ce film est en quelque sorte un acte de résistance contre cela.

Pour finir, qu’est-ce qui vous a amenée à choisir ce titre ?
A la base, cela ne devait être que le titre de travail, mais à chaque fois que j’essayais d’en imaginer un autre je n’étais pas satisfaite. Il m’est venu dans le cadre des mes réflexions sur le cinéma de genre et ses nombreux codes masculins. Je me suis mise à imaginer un film de genre comme une structure architecturale, la charpente d’un bâtiment si vous voulez, dans laquelle une femme ne peut pas rentrer et qu’elle n’a le droit de regarder que de l’extérieur. L’Aventure rêvée, c’est le moment où cette femme va justement décider d’entrer dans cette structure interdite, où elle va se donner à elle-même le feu vert. L’autre sous-entendu derrière ce titre c’est aussi bien sûr l’idéal d’une Europe unie et sans frontière qui a marqué les années 90, ce moment où un continent entier semblait rêver d’une démocratie capable de vaincre le capitalisme.
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 06 juillet 2026. Merci à Chloé Lorenzi et Kim Bourgeois-Mollier. Crédit photo Jens Koch.
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