Entretien avec Mladen Kovacevic

Avec Merry Christmas, Yiwu, le réalisateur serbe Mladen Kovacevic nous emmène dans cette ville chinoise où de très nombreux ouvriers fabriquent Noël tel qu’on le connait en Occident. Le réalisme tutoie le surréel dans cette puissante immersion documentaire. Mladen Kovacevic, sélectionné en début d’année à Rotterdam, est notre invité de ce Lundi Découverte.


Qu’est-ce qui vous a mené à Yiwu pour tourner ce documentaire ?

Je cherchais le motif qui me permettrait d’explorer la vie quotidienne des travailleurs chinois et de leurs familles, les complexités de la véritable Chine sans être distrait par le sensationnalisme, dans un cadre qui établirait une connexion entre la Chine et l’Occident – et ce d’une manière à la fois naturaliste et cinématographique. La production à l’intérieur des usines de Noël à Yiwu est un sujet qui peut naturellement toucher le public occidental sans avoir recours à une quelconque manipulation dramaturgique.

Car non seulement Noël est la plus grande fête occidentale, et que c’est le moment où la demande de produits chinois de la part de l’Occident est la plus forte, mais aussi parce que Noël est la fête familiale la plus importante. Et la sentimentalité liée à l’imagerie de Noël nous met dans le bon état d’esprit pour observer les usines de Yiwu comme des endroits intimes où les amis parlent de leurs problèmes, où les couples se rencontrent et se séparent, où les parents essaient de motiver leurs enfants à avoir une éducation, alors qu’ils ne peuvent rêver que d’être riches, et d’être libres de faire ce qu’ils veulent.

La classe ouvrière chinoise est prise entre la tradition communiste et confucéenne, et le capitalisme et le consumérisme qui semblent désormais plus visibles là-bas qu’en Occident. La société chinoise a radicalement changé au cours de la dernière décennie. Il y a encore 300 millions de travailleurs qui sont des migrants dans leur propre pays, mais les stéréotypes des ateliers clandestins ou de l’inépuisable force de travail à faible revenu ne sont plus pertinents – les salaires à Yiwu sont quelques fois plus élevés qu’en Serbie, tandis que le problème majeur de la Chine moderne est étonnamment le manque de travailleurs, en particulier dans les industries manufacturières, et en particulier de jeunes travailleurs.

Merry Christmas, Yiwu est de manière évidente un film sur quelque chose de réel, sur des vies quotidiennes, mais il y a aussi dans votre film une atmosphère assez surréaliste à voir cette “usine du Père Noël” quelque part en Chine. Est-ce que cette dimension surréelle était importante pour vous ?

Il y a rarement plus poétique que la simplicité du réalisme. Et dans une certaine mesure, dans ce film, le réalisme peut stimuler l’imaginaire du spectateur occidental de telle manière que ce qu’il voit devient surréaliste, étrange. Mais aussi surréaliste ou extraordinaire qu’elle puisse paraître au public, c’est toujours la vie ordinaire des personnages du film qui est racontée. La vérité est que les personnages ne remarquent rien de tout cela, cela ne fait pas partie de leur vie intime et c’est ce qui m’intéressait. Pour eux, ce n’est qu’une façon de faire de l’argent – un jour, ils pourraient travailler dans l’usine de Noël à Yiwu et le prochain dans une industrie technologique à Schengen.

Quand nous avons commencé à tourner, j’ai délibérément évité les éléments qui mettraient l’accent sur cette dimension surréaliste comme vous l’avez appelée, ainsi que toutes les images décoratives dont nous étions entourés. Je savais que cela se glisserait en toile de fond, et c’était très bien, tant que cela n’occupe pas une place dominante. Il n’y a qu’une seule scène où j’ai volontairement lâché le réalisme et c’était la scène de la danse du lion, mais là il ne s’agissait pas d’explorer le « surréalisme de l’atelier du Père Noel chinois » – la danse du lion vient de la tradition chinoise, du Nouvel An chinois.

Merry Christmas, Yiwu parle d’un endroit très spécifique en Chine, mais dans quelle mesure diriez-vous que ce que vous montrez dans le film est universel ?

Je suppose que vous voulez dire universel pour la Chine ? Beaucoup d’aspects le sont, c’est certain, comme les relations familiales qui sont encore au centre de la vie des Chinois, tandis que l’écart générationnel est plus grand là-bas que n’importe où ailleurs dans le monde développé. Ou la mélancolie causée par la migration sans fin à l’intérieur de la Chine. Cependant, nous devons considérer l’immensité de la Chine et il y a des disparités extrêmes dans le développement entre ses régions. Yiwu est l’une des villes les plus riches, le marché du commerce international de Yiwu a 75.000 magasins de gros, il est déclaré par l’ONU comme le plus grand marché de gros dans le monde. Peut-être que les travailleurs de Yiwu ne conduisent pas des Maserati comme certains patrons d’usine, mais ils peuvent s’offrir les derniers iPhones, et je suis sûr que ce n’est pas vrai pour chaque partie de la Chine.

Mais culturellement, si le communisme a quelque peu homogénéisé la Chine, ce n’est pas devenu un territoire uniforme. Il y a 14 groupes de plus de 200 dialectes en Chine, dont beaucoup sont en fait des langues différentes, et la plupart des Chinois ne se comprennent pas du tout. Ils ne peuvent communiquer ensemble qu’en mandarin, un peu comme l’anglais est utilisé pour se comprendre dans le reste du monde, mais le mandarin est une langue que beaucoup de Chinois non-éduqués parlent à peine. Les ouvriers de Yiwu viennent de toute la Chine, et si je devais vous parler de la prise de conscience la plus importante que j’ai eue au sujet de la Chine pendant le tournage de ce film, c’est que je ne vois pas la Chine comme un endroit “unique”. Penser la Chine, c’est comme penser l’Europe, sauf qu’il y a encore plus de diversité là-bas à mon sens. L’écart culturel entre certaines régions est comme entre la Norvège et la Turquie.

Mais peut-être qu’il y a un aspect plus universel en Chine, que vous pouvez voir dans le film, et c’est une forme de discipline. C’est autant une question de confiance et de responsabilité confucéennes que le résultat du strict contrôle communiste. Nous faisons cette interview pendant la pandémie de Covid-19, et pendant un certain temps il n’y a pas eu de nouveaux cas d’infection en Chine, alors qu’il est en plein essor partout dans le monde. Mes amis chinois sont vraiment inquiets de ce qui se passe ici. Aucun d’entre eux ne vient du Wuhan, ils sont basés à Shanghai et Pékin où les mesures restrictives n’ont jamais été aussi extrêmes, mais ils me disent tous que les citoyens là-bas ont fait beaucoup plus que ce que le gouvernement leur a demandé. S’ils étaient autorisés à aller à l’épicerie une fois par jour, la plupart y allaient une fois par semaine, ils donnaient tous tout ce qu’ils pouvaient pour vaincre l’épidémie, et ils l’ont fait. Pendant ce temps, je regarde à travers la fenêtre et je vois mes voisins jouer au basket-ball jusqu’à la dernière minute avant que le couvre-feu de ne commence à Belgrade.

Quels sont vos réalisateurs favoris et/ou ceux qui vous inspirent ?

Il y a beaucoup d’auteurs qui m’inspirent. J’ai toujours adoré le cinéma asiatique, et peut-être que grâce à Merry Christmas, Yiwu, j’en ai regardé encore plus ces dernières années. Hou Hsiao-hsien, Jia Zhangke, Wang Bing, Apichatpong Weerasethakul, Edward Yang, Tsai Ming-Liang. Toujours Ozu. Mikio Naruse. J’apprécie le réalisme. Mais nécessairement dans le sujet, plus dans l’approche. Ce que Bazin, pour parler du cinéma de Rossellini, désignait comme la réalité documentaire avec quelque chose en plus. Je considère le néoréalisme comme l’approche formelle la plus importante de l’histoire du cinéma. A chaque fois que j’essaye de répondre à ce type de question, je ne peux pas m’arrêter de rajouter des choses. J’aime Bruno Dumont, Claire Denis. J’aime Paul Thomas Anderson. J’aime Tarantino. Hong Sang-soo. Il y a tellement de films merveilleux.

Quelle est la dernière fois où vous avez eu le sentiment de découvrir un nouveau talent, quelque chose d’inédit à l’écran ?

Je ne cesse de découvrir des vieux films autant que nouveaux. Et la plupart des films récents que j’ai aimés et auxquels je pense ont été faits par des réalisateurs déjà bien connus. Pour essayer de répondre à votre question, je pense que par exemple les frères Safdie sont incroyables, mais je ne suis même pas sûr qu’ils se qualifient comme “neufs”. Au cours des derniers mois, j’ai apprécié Viendra le feu d’Oliver Laxe et Martin Eden de Pietro Marcello.

Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 11 avril 2020. Un grand merci à Gloria Zerbinati.

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