Lauréat du Tiger Award du meilleur long métrage en début d’année à Rotterdam, le formidable Variations on a Theme est si inclassable que les festivals le rangent tantôt en fiction tantôt en documentaire. Ce film, qui raconte avec lyrisme le quotidien placide d’une bergère victime d’une escroquerie à grande échelle, est aujourd’hui présenté au Transilvania Film Festival. Devon Delmar, coréalisateur du film avec Jason Jacobs, nous confie sa méthode d’écriture scénaristique, et sur les nombreuses sources d’inspiration de ce film qui aborde à sa manière l’héritage absurde de la violence coloniale.
Hettie Farmer, qui interprète le rôle principal de Variations on a Theme, est la grand-mère de votre coréalisateur Jason Jacobs. Est-ce ce lien familial qui a servi de première impulsion à la création du film ?
Ce fut la première impulsion en effet. C’est un peu étrange de présenter sans Jason ce film que nous avons fait ensemble car en réalité il s’agit avant tout de son monde, de sa communauté. Il est vraiment né dans cette région et il y est encore très intimement lié. Quant à moi, cela fait neuf ans que je fréquente souvent cette région, depuis que je travaille avec Jason. Dès notre premier film ensemble nous avons tourné au sein de cette communauté que j’ai appris à très bien connaitre. L’idée que le gouvernement soit censé rétribuer financièrement les membres de cette communauté dont les ancêtres ont participé à la Seconde Guerre Mondiale est une réalité qui occupe bel et bien les esprits là-bas, mais c’est malheureusement une source d’arnaques à grande échelle. Beaucoup de personnes se font passer pour des membres du gouvernement pour mieux escroquer les personnes âgées. Il se trouve que l’arrière-grand-père de Jason a bel et bien combattu en Europe pendant la guerre et cette question de la rétribution concerne directement sa famille. Nous avons voulu lui rendre hommage, tout en témoignant de la manière particulière dont la vie s’écoule dans le village de Kharkams, à travers une série de rituels et de routines. C’est un film très ancré dans la réalité sociale de cet espace mais dans lequel nous avons injecté de la fiction pour l’enjoliver.

Lors de sa première mondiale à Rotterdam, Variations on a Theme était présenté comme une fiction mais aujourd’hui, le film est sélectionné au Transilvania Film Festival dans la section documentaires. Que vous inspire cette situation ?
C’est vrai qu’au tout, tout début du projet, nous avions envisagé de faire un documentaire, mais on a fini par rajouter trop d’éléments de fictions pour qu’on puisse encore appeler cela comme ça. Dans la réalité, personne ne creuse un trou dans sa propre maison en espérant y piocher des diamants, bien sûr. Il y a un point de départ dans la réalité, qui est qu’il y a eu beaucoup de mines de diamants dans la région et que les habitants vivent avec ce souvenir doux-amer à l’esprit, mais la scène telle que nous la racontons est une métaphore. Dès que le projet est devenu concret, Jason et moi avons fait en sorte que tout le monde comprenne bien qu’il s’agit d’un film de fiction. D’ailleurs il y a plusieurs occurrences d’éléments surnaturels et magiques, et cette magie est reliée à quelque chose qui fait partie de la réalité de cet endroit, le sentiment d’être hanté par le passé. Nous avons voulu rester fidèle au folklore local, nous n’avions rien sorti d’un chapeau. A partir du moment où nous avons remporté la compétition à Rotterdam, tout le monde s’est mis à décrire le film comme un documentaire et notre premier réflexe a été de nous demander où les gens étaient allés pêcher cette idée (rires). Quand le Transilvania Film Festival nous a invités en section documentaire, nous leur avons expliqué qu’à nos yeux il s’agissait d’une œuvre de fiction basée sur une observation du réel, mais que s’ils le voyaient comme un documentaire avant tout, cela nous convenait.

Le film possède une structure particulière : les mêmes plans reviennent à plusieurs reprises, cadrés exactement de la même manière, mais montrant des actions différentes, de telle sorte qu’on ne sait plus vraiment combien de temps a pu s’écouler entre temps. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce choix ?
Ce n’est pas qu’une impression. Le récit du film se déroule sur l’espace de cinq jours, et pour chacune de ces journées nous avons utilisé exactement la même série de plans et de cadres, exactement dans le même ordre. L’unique exception a lieu lors de l’anniversaire de Hettie, où nous avons choisi d’ajouter un gros plan sur son visage. Sinon, le film se déroule de façon presque mathématique, mais c’est une décision qui nous est venue de façon très organique, en s’inspirant de ce que l’on voyait sur place. Si vous vous asseyez sur un porche à Kharkams vous allez voir chaque jour les mêmes personnes faire les mêmes choses à la même heure car la vie de ces travailleurs de la terre est régie par des habitudes et rituels à respecter : l’heure des enfants à l’école, l’heure d’amener les chèvres paitre… il y a vraiment là-bas un rythme particulier que nous avons essayé de retranscrire.
La deuxième raison qui nous a amenés vers une telle structure est historique. En Afrique du sud, depuis le tout début du projet colonial dans les années 1650, la longue série de discriminations qui se sont succédées ont toujours eu un point commun : viser en particulier une certaine partie de la population, celle que nous montrons dans ce film. Ce qui est arrivé à l’arrière-grand-père de Jason est également arrivé d’une certaine manière à sa grand-mère, puis à sa mère, etc. En gros, ce sont toujours les mêmes qui se sont fait avoir. Nous avons poussé cette notion à un niveau presque meta, en optant pour une structure qui mettrait en avant la quotidienneté presque banale de cette violence.
C’est en partie de là que nous est venue l’idée des variations sur le même thème, qui donne son titre au film. Cette idée qu’une même progression peut se retrouver à travers différentes nuances, c’est un type de structure que nous avons bien sûr emprunté au monde musical. Nous nous sommes notamment inspirés des Variations Goldberg de Bach. La mélodie jouée par la main droite change mais la main gauche conserve le même motif, nous avons trouvé qu’il s’agissait là d’une très belle manière de voir le monde. Nous nous sommes également inspirés de la musique d’Arvo Pärt et sa manière de réduire les enjeux d’une composition à une simple graine pour mieux jouer avec, c’est une vision qui offre tellement de beauté. Mikhaila Alyssa Smith a composé une très belle musique pour le film, qui est elle-même une variation sur un même thème. Toute ces idées s’inter-référencent. La musique, la narration et la dimension méta… tout ici n’est que variations sur un même thème. On dit même souvent en plaisantant qu’il doit s’agit du premier film écrit avec un tableau Excel à la place du scénario.

Comment cela ?
C’est la vérité, nous n’avons jamais écrit de scénario a proprement parler ! Nous avons crée un tableau Excel avec cinq colonnes pour les cinq journées et une ligne par plan, et dans chaque case correspondante nous écrivions une brève description du style « l’infirmière fait une prise de sang à Hettie et la met en garde sur sa santé ». C’était ça, notre scénario. Une fois sur le plateau de tournage, nous connaissions les enjeux de chaque scène mais les dialogues en eux mêmes étaient entièrement improvisés. Le casting a donc été une étape fondamentale. Jason s’en est d’ailleurs occupé de manière impeccable, il a réussi à trouver des personnes capables de jouer des versions fictionnalisées d’elles-mêmes et de se lancer dans de grandes improvisations. Et nous avons tourné en cinq jours seulement, c’est passé à une vitesse dingue (rires).

Comment êtes-vous parvenus à faire produire le film avec un fichier Excel à la place d’un scénario ?
Le NFVF, l’organisme gouvernemental pour la promotion du cinéma sudafricain, venait de lancer un appel d’offre afin de produire des film centrés sur des héros locaux. Tel fut notre point de départ. Nous avons monté un dossier sans avoir besoin soumettre un scénario à proprement parler, nous avons obtenu la bourse et nous avons pu tourner le film pour 22 000 euros. Ce n’est qu’au moment de la postproduction que nous avons reçu des aides supplémentaires du fond Hubert Bals ainsi qu’en provenance du Qatar et de la Tunisie.
Pourquoi chaque chapitre débute-t-il par une question philosophique ?
Chacune de ces questions est en réalité extraite des dialogues issus de la séquence à venir. Ce ne sont donc pas des lignes de dialogues que nous avons écrites, elles ont été improvisées par les interprètes. En débit de notre préparation mathématique, on peut dire que le film s’est vraiment fait au moment du montage, nous avions énormément de rushs et de scènes où les personnages parlaient beaucoup. Une partie du montage a consisté à redécouvrir, trier et prioriser tout ce que les comédiens avaient apporté à chacune des scènes à travers leurs improvisations. Par ailleurs nous avons décidé de tourner quelques scènes de complément car nous avions l’impression qu’il manquait un petit quelque chose, c’est notamment le cas des scènes où cet homme creuse un trou dans le sol.
Au final nous avons réalisé que le film ressemblait à un de ces jeux pour enfant où deux images similaires sont mises côte à côte et il faut s’amuser à trouver les différences. Comme les mêmes cadrages se répètent, nous avons réalisé que ce film opérait un peu de cette manière dans l’esprit des spectateurs. Les yeux sont libres de fouiller chaque scène et de scruter les différents détails, on remarque certains indices mais ils ne font sens que plus tard, parfois à force de se répéter. Les questions qui ouvrent les chapitres sont également une sorte d’indice, comme si le film était une partie de Cluedo. Quand elles apparaissent la première fois, elles ont l’air un peu abstraites mais finalement quand on les entend prononcées par les personnages on s’aperçoit que c’est bien plus terre à terre (rires).

La voix-off omnisciente était elle prévue depuis le début ou bien fait-elle partie de cette redécouverte du film au montage ?
A la base, on avait l’idée que la voix-off serait celle des ânes observant Hettie. Une bonne partie de notre travail à Jason et moi s’intéresse au non-human storytelling, des narrations adoptant un point de vue qui ne soit pas humain. Nous souhaitions traduire le point de vue des personnages bien sûr, mais pas uniquement, nous voulions tenter d’inclure le point de vue de ce monde là dans son ensemble : celui des animaux, du vent, des plantes. Mais cela est plus facile à dire qu’à faire, inclure un plan sur deux ânes dans un enclos ne suffit pas à nous faire entrer dans leur conscience. Par ailleurs, le personnage de Hettie parle très peu dans le film, nous voulions proposer un autre moyen d’accéder à son intériorité. Nous avons donc écrit ce texte poétique qui nous a été en partie inspiré par Béla Tarr.

Y a-t-il une répartition particulière du travail entre Jason et vous ou bien le travail commun se fait-il de façon organique ?
C’est très organique et ça change tous les jours. La seule exception c’est que Jason est celui qui s’occupe du casting, c’est presque sacré puisqu’il connait tout le monde dans ce coin. Quant au montage, c’est moi qui m’en occupe. Mais sur le tournage, tout est très fluide. Nous discutons tellement du film en amont qu’une fois sur le plateau nous ne faisons plus qu’un et c’est très précieux. Quant il arrive qu’on ne soit pas d’accord, ce qui arrive parfois, il y a une telle confiance entre nous qu’il n’est pas question d’essayer de se faire mutuellement changer d’avis. C’est comme si qu’à chaque fois que nous travaillons ensemble, nous essayons de nourrir une troisième entité qui serait le total de nous deux. Nos égos n’ont pas leur place dans cette équation et c’est un vrai plaisir que de pouvoir faire sans.
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 15 juin 2026. Merci à Patricia Fedorenco.
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