Festival de Locarno | Critique : La Muerte no tiene dueño

Une héritière italo-vénézuélienne revient vendre la plantation de cacao de son défunt père au Vénézuela, pour découvrir que le domaine est occupé par d’anciens employés refusant de partir. Sa tentative de récupérer les lieux se transforme en confrontation tendue.

La Muerte no tiene dueño
Venezuela, 2026
De Jorge Thielen Armand

Durée : 1h45

Sortie : –

Note :

MOI, RÉSIDENT

Caro apprend qu’elle vient d’hériter d’un manoir, et ni le spectateur ni elle ne sait d’emblée s’il s’agit là du point de départ d’un conte de fée ou d’un scénario catastrophe. La demeure isolée dans laquelle vivait son père disparu, avec qui elle n’était plus en contact depuis longtemps, est à la fois une confortable villa d’antan nichée dans une luxuriante forêt et une sorte de mausolée en ruine sur lequel plane une certaine angoisse. Vestige d’une autre époque, l’endroit pourrait se retrouver dans les pages d’un magazine d’architecture écolo-chic s’il n’y avait pas un peu trop de jungle prête à pénétrer dans chaque pièce, un peu trop de chaos derrière chaque porte. Catapultée dans un pays qui n’a jamais été le sien, Caro pourrait apprendre à s’habituer à ce chaos-la, s’il n’y avait pas encore chez papa cette ancienne employée/amante et sa bande de squatteurs pas spécialement décidés à quitter les lieux.

Cela faisait six ans que l’on attendait le retour du cinéaste vénézuélien Jorge Thielen Armand, depuis le beau La Fortaleza, mélange de fiction et de réel dans lequel il était déjà question d’un père happé par la jungle et d’un rapport fiévreux à la question du territoire. La Muerte no tiene dueño n’est pas une séance de minuit, mais le cinéaste franchit très clairement un pas vers la tension. Caro comprend vite qu’une discussion apaisée ou un marchandage ne suffiront pas à virer la colocataire dont elle vient d’hériter, et que personne ne va prendre en sympathie la bourgeoise blanche étrangère qu’elle est. Sans se contenter d’appuyer trop facilement sur d’éprouvants boutons, le film se transforme progressivement en survival domestique où la violence n’est pas qu’une parabole.

Dans combien de films de genre Asia Argento a-t-elle joué au cours de sa carrière ? Question bonus : parmi ceux-ci, dans combien joue-t-elle un personnage apeuré ? Sans doute finalement pas tant que ça, ce qui explique sans doute à quel point on a l’impression de la redécouvrir ici telle qu’on l’avait rarement vue. Habituée des rôles badass, Argento joue ici une héroïne poussée à l’action par une terreur que son visage ne peut que trahir. Particulièrement convaincante alors même qu’elle joue en espagnol, l’actrice livre ici l’une de ses meilleures performances.

Jorge Thielen Armand n’est certes pas le premier à parer le sous-genre du home invasion d’un sous-texte politique. Ne prenant aucun parti, il dresse ici le portrait complexe, à la fois métaphorique et réaliste, d’une société nihiliste et infernale. La Muerto no tiene dueño est autant une dure leçon d’Histoire qu’une œuvre d’une grande réussite plastique. Un ciel blanc couvre l’horizon, les couleurs sont à la fois crues et comme désaturées, le grain de l’image évoque le cinéma de genre des années 70, l’habillage sonore donne l’impression que le danger pourrait surgir de partout. Le résultat est beau, tendu et ambitieux.

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par Gregory Coutaut

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