Un étranger apparaît dans la montagne. Isak, un homme sans passé, cherche un endroit où s’installer et découvre une étendue de terre aride, aussi impitoyable qu’elle est pleine de promesses.
Growth of the Soil
Norvège, 2026
De Hans Petter Moland
Durée : 2h35
Sortie : –
Note : ![]()
ON N’ARRÊTE PAS LE PROGRÈS
Seul dans une forêt scandinave sans repère, un homme tente de faire du feu. Ses gestes ne sont pas tout à fait ceux d’un expert mais les pièges à animaux qu’il pose pour se nourrir indiquent que ce n’est pas son premier jour en pleine nature. Ni homme de Cro-Magnon ni survivant d’une apocalypse, ce héros mystérieux porte les vêtements d’une époque difficile à cerner précisément, sans doute quelque part au début du 20e siècle. Les paysages montagneux qu’il traverse sont d’une grande majesté, pourtant le format presque carré de l’image n’invite pas à la contemplation. Ce n’est pas non plus parce que nous sommes face à un film de pure action (bien que les gestes du héros sans nom soit ceux de la survie, le tempo général n’est pas à l’urgence). C’est comme si le film venait nous inviter inconsciemment à nous concentrer moins sur ce monde sauvage que sur cet homme cherchant à tout pris à le conquérir.
Dans les scènes composant l’ouverture de Growth of the Soil, le paysage est aussi sonore : bruits du vent, de la pluie, des animaux, des bois… pourtant il n’y a pas un dialogue à l’horizon car il n’y a tout simplement pas d’autre être humain. Quand une jeune femme sortie de nulle part finit par croiser la route du héros, cela pourrait être aussi fou qu’une rencontre du troisième type et pourtant c’est à la naissance d’un couple que nous assistons à mesure que le récit fait des bonds dans le temps. Pas forcément une romance épique, plutôt la naissance d’une vie conjugale, ce qui est aussi peut-être une question de survie : se mettre à deux pour mieux construire la maison, cultiver la terre, descendre très ponctuellement au village voisin.
Celles et ceux qui connaissaient les comédies policières pince-sans-rire et sympathiques du cinéaste norvégien Hans Petter Moland (Un chic type, Refroidis) risquent d’être étonné.e.s par le changement de registre et d’ambition ici à l’œuvre. Adapté du roman L’Éveil de la glèbe du prix Nobel de littérature norvégien Knut Hamsun, Growth of the Soil et ses 2h35 évoluent sur un fil entre contemplations naturelles, almanach d’agriculteur et vertige solitaires à la Terrence Malick (les paysages quasi verticaux rappellent un peu ceux d’Une vie cachée). Si le rythme demande parfois une certaine concentration (voire une certaine indulgence), le cinéaste sait par ailleurs se montrer accueillant, presque généreux, notamment dans sa manière de mettre en scène le passage du temps.
Les saisons s’enchainent, les années passent, la maison de fortune se solidifie, des enfants naissent et grandissent et pourtant les deux interprètes principaux ne sont jamais vieillis à l’image (trouvaille éloquente et émouvante). L’arrivée ponctuelle du progrès dans la vie de ces Adam et Eve coupés du monde est racontée comme une série de quasi anachronismes : construire une porte qui ferme bien, décorer la maison d’une horloge, avoir des voisins… Le monde moderne ne peut pas rester éternellement à l’extérieur. Growth of the Soil fait ainsi le portrait de l’amertume d’un homme ayant assouvi le fantasme de se construire sa propre vie à l’écart et qui se voit reléguer au rang d’inadapté par la course du monde et des choses aussi simples que l’évolution des techniques d’agriculture ou de l’éducation. La révélation qu’il n’est qu’un détail dans un monde dont il se croyait le centre et le créateur est encore plus dure que la chute d’un arbre sur la tête.
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par Gregory Coutaut
