Critique : En nous

En 2007, l’actrice française Juliette Binoche et le danseur et chorégraphe britannique Akram Khan décident de se lancer dans une aventure artistique inédite : Akram veut jouer, Juliette souhaite danser. Ensemble, ils vont écrire et créer IN-I, un spectacle qui les poussera à se dépasser. Avec ce premier film en tant que réalisatrice, Juliette Binoche propose au spectateur d’entrer dans l’intimité de la création, révélant les épreuves, les joies, les doutes qui mènent des répétitions au spectacle final. 120 représentations seront données à travers le monde.

En nous
France, 2025
De Juliette Binoche

Durée : 2h07

Sortie : 03/06/2026

Note :

MOI CE QUI ME PLAIT, C’EST DE DANSER COMME ÇA

En nous est le tout premier long métrage réalisé par Juliette Binoche, mais à l’origine de ce nouveau geste artistique se trouve un autre acte de création, remontant quasiment vingt ans en arrière, et dont elle était déjà l’instigatrice. En 2007, l’actrice s’est associée au danseur Arkam Khan pour un spectacle dansé dont la particularité devait être de se baser sur une pure base d’improvisation. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs puisque En nous à la bonne idée de nous mettre à égalité avec Binoche et Khan. Le film débute en effet avec un strict minimum d’explication, nous plongeant dans leur atelier le jour de leur toute première répétition. Il n’y a alors pas de texte ou de ligne directrice à suivre, juste un premier saut dans le vide.

La première moitié d’En nous est consacrée à une entreprise rare : la captation d’une improvisation artistique de grande échelle. Composé d’images originellement filmées par Marion Stalens, la sœur de l’actrice, le documentaire suit la chronologie de ce processus créatif hors normes dans son dispositif minimaliste. En effet, non seulement il n’y a ni texte ni voix off en guise de guide, mais il ne se passe rien en dehors du studio de répétitions. On ne suit certainement pas Binoche décompressant en coulisses comme dans un making-of d’un concert rock. Il n’y a rien d’autre que les échanges (quasi tous en anglais) entre les deux artistes et leurs rares collaborateurs, une coach d’art dramatique et une chorégraphe.

« Le doute fait partie du processus créatif » entend-on ici. Le principe de l’improvisation est de prendre le risque de foncer dans le mur. Le film ne fait d’ailleurs pas l’impasse sur les différences culturelles importantes entre l’actrice blanche et le danseur arabe, et il n’aurait sans doute pas non plus été honnête envers leur travail de recherche artistique de n’inclure que les moments de réussite. Les meilleurs moments d’En nous rappellent par leur vertige les monumentales improvisations d’Out 1 de Jacques Rivette et Suzanne Schiffman. Parfois, à force verbiage artistique solennel, le film se rapproche aussi de la caricature de lui-même.

Ce film de funambule, qui fait qu’En nous peut autant s’apprécier avec le plus grand sérieux que comme un sketch humoristique, selon les sensibilités, tient sans doute à la personnalité de Juliette Binoche telle qu’on croit la connaître. Ici plus que jamais, elle fait preuve d’un professionnalisme et d’un charisme rare, mais aussi d’une curiosité intense qui la pousse à se lancer sans aucun garde fou, quitte à justement prendre le risque de singer un temps la folie malgré elle. Le passage à la seconde moitié du documentaire, intégralement dédiée à la captation du résultat final sur scène, ne vient étonnamment pas trancher entre ces deux visages. Il y a en effet de quoi s’avouer surpris de découvrir que tous ces défrichages intellectuels aboutissent en réalité (entre autres) à une scène ou Binoche mime quelqu’un qui s’assoit par erreur sur une cuvette recouverte d’urine. Quoi qu’il en soit, l’actrice prouve avec ce film que ce spectacle n’était pas un projet vain, sans effort ni investissement. Le pertinence de ce documentaire arrivant deux décennies après les faits est sans bien plus relative mais celui-ci confirme la personnalité hors-normes de sa réalisatrice et protagoniste.

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par Gregory Coutaut

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