Mère célibataire, Lavinia s’efforce de construire une vie meilleure pour elle et son fils Dani, dans un village pauvre de Roumanie. À sa manière. Impulsive, elle a souvent du mal à exprimer son amour. Pourtant Dani, son fils de 13 ans, a plus que jamais besoin de sa mère à cette période de sa vie, charnière entre l’enfance et l’adolescence. Au fil des quatre saisons, la relation entre Dani et Lavinia est mise à l’épreuve.
A River’s Gaze
Roumanie, 2026
De Andreea Cristina Borțun
Durée : 1h31
Sortie : prochainement
Note : ![]()
DANS LA MAISON RÊVÉE
Déformés et flous : c’est ainsi qu’apparaissent d’abord des visages – et plus précisément des parties de visages – dans A River’s Gaze. Comme s’il fallait faire patiemment le point, avant de pouvoir vraiment voir les protagonistes du premier long métrage de la Roumaine Andreea Cristina Borțun (révélée en 2021 avec son superbe court When Night Meets Dawn qui fut sélectionné à la Quinzaine). Lavinia, une mère célibataire, est de retour dans un coin rural du sud de la Roumanie. On n’en saura guère plus sur son absence et dans son ensemble A River’s Gaze est un film qui fonctionne avant tout sur l’économie d’informations, quitte parfois à être étrangement cryptique.
A River’s Gaze est-il un film énigmatique qui singe la banalité, ou bien un film étonnamment simple qui aborde des questions complexes ? De manière stimulante, le long métrage se situe entre deux échelles : des enjeux de vie ou survie quotidienne apparemment un peu ternes et des questions identitaires plus vertigineuses. Lavinia, une femme opiniâtre qui n’est pas du genre à demander l’autorisation à qui que ce soit, retrouve son fils ado. Ce dernier, qui a l’air triste même quand il sourit, ne croit pas vraiment à son bullshit : maman essaie de faire passer l’affluent anonyme d’à côté pour le beau Danube, et lui promet de construire une maison extraordinaire. La base de ce projet : une vieille bicoque, et rien d’un palace. Il y a ce qui se passe maintenant, ce que les personnages espèrent, mais il y a aussi bien plus lourd : tout ce qui s’est passé avant que le film ne débute.
Tôt dans le film, on peut entendre cette réplique : « ah bon, c’est là que je suis né ? ». Curieuse, cette phrase colle bien au récit car on sent que la question de l’origine et de l’appartenance à la Terre revêt une importance cruciale pour les personnages car c’est pour eux un moyen de se définir. Mais en même temps, le film n’arrête pas de nous montrer à quel point les règles qui régissent ces questions de frontière ou d’appartenance sont floues. Qui est davantage chez lui que les autres sur une terre ou tout le monde est de toute façon trop pauvre pour avoir quoi que ce soit d’autre qu’une pauvre chaumière ? De temps à autre, des plans saisissent un vaste décor au fil des saisons. Mais la plupart du temps, l’image étriquée (sur laquelle Borțun a travaillé avec le chef op Laurențiu Răducanu, déjà son collaborateur sur When Night Meets Dawn et également auteur de celle de Don’t Let Me Die) vient traduire un rapport contrarié au paysage.
La maison de Lavinia va-t-elle tenir debout ? Les enjeux ne semblent jamais si prosaïques dans A River’s Gaze. Si l’on parvient à accepter l’âpreté du long métrage, son ton singulier parvient à nous questionner de manière vivante sur sa direction et son sujet. Entre les trous, les rats et les pigeons, la maison ne va peut-être pas tenir debout, mais Lavinia s’acharne, comme elle semble s’acharner toute la vie : on peut le constater à l’écran et on peut deviner ce qu’on ne voit pas. Mais, à l’image de cette voiture qui tourne sur elle-même, les événements semblent parfois en boucle dans A River’s Gaze. L’ex réapparaît, les rancunes ne se volatilisent pas, les difficultés sont les mêmes. Le temps est une circuit fermé plus qu’un chemin rectiligne, et Andreea Cristina Borțun filme à sa manière ce déterminisme à la fois cadenassé et mystérieux.
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par Nicolas Bardot
