Festival de Varsovie | Critique : Ingeborg Bachmann Someone Who Was Once Me

L’actrice Sandra Hüller se plonge dans la vie de l’auteure Ingeborg Bachmann au cours d’une journée imaginaire et confère à ses mots une présence saisissante. À travers un entrelacement artistique de scènes improvisées, de trésors d’archives, d’entretiens et des textes de Bachmann elle-même, le film retrace les étapes clés de sa vie – depuis son enfance marquée par la guerre en Carinthie jusqu’à ses derniers jours à Rome, en passant par son ascension au rang de figure emblématique du Groupe 47, le cercle littéraire fondé par Hans Werner Richter en 1947.

Ingeborg Bachmann Someone Who Was Once Me
Allemagne, 20026
De Regina Schilling

Durée : 1h35

Sortie : –

Note :

MIEUX VAUT EN RIRE

Ingeborg Bachmann Someone Who Was Once Me a beau être également réalisé par une cinéaste allemande (Regina Schilling), le film est diamétralement opposé à Ingeborg Bachmann Journey into the Desert, le classique et lisse biopic réalisé il y a trois ans par Margarethe von Trotta avec Vicky Krieps. Réalisés ailleurs que dans le pays d’origine de la célèbre autrice autrichienne, les deux œuvres partagent une même nationalité, le choix de faire appel à une actrice célèbre, et un intérêt plus grand pour la personnalité de Bachmann plutôt que pour son œuvre. La liste des points communs s’arrête ici car à la fiction de Von Trotta, Schilling répond avec un documentaire regroupant des matériaux divers : archives audio et vidéo bien sûr mais aussi des brèves scènes fictionnalisées, aux airs semi improvisés, où Sandra Hüller incarne tantôt l’écrivaine, tantôt elle-même.

La question a de quoi choquer, mais Ingeborg Bachmann Someone Who Was Once Me ne serait-il pas meilleur (plus direct, plus percutant) sans Sandra Hüller ? Ce n’est pas là de la pure provocation, car même s’il y a bien sûr un plaisir à être à nouveau témoin du charisme de l’actrice, elle n’a rien d’autre à jouer que des gestes banals du quotidien (faire le café, arroser les plantes) dans ses scènes illustratives et superflues dont l’intérêt réside avant tout dans ce que racontent les archives audio en off. On se demanderait presque ce que Hüller, aujourd’hui au sommet d’une carrière internationale, est venue trouver à faire dans ces mini-clips digne d’un karaoké, si une conversation placée en début de film ne venait pas expliquer d’emblée son admiration pour Bachmann et son amitié avec Schilling. Ces scènes là ne représentent heureusement pas la majeure partie de ce film qui a par ailleurs des atouts importants en poche.

Pour le reste, Ingeborg Bachmann Someone Who Was Once Me demeure avant tout un documentaire de montage, qui n’est pas pour autant une sage visite au musée. Au gré de divers entretiens d’époque, l’autrice y apparait dans toute sa complexité psychologique proche du zinzin (« Je suis moins une femme qu’une aberration » déclare-t-elle). Sa parole prend ici une place centrale, mais Schilling fait par ailleurs le choix malicieux de laisser du temps de parole à ses collègues masculins de l’époque, qui ne se précipitaient pas pour l’applaudir chaleureusement. En parallèle du portrait de Bachmann croulant sous les soucis nerveux, le film compose aussi une mosaïque très mordante sur la condescendance misogyne dont elle fut victime. La meilleure surprise du film se trouve ainsi peut-être dans la place laissée à un humour féroce qui pointe régulièrement derrière son rythme placide : quand Hüller gare son vélo devant un tag « Fuck Da System » (clin d’œil à J’étais à la maison, mais… de Schanelec ?), quand une analyse universitaire rend l’un de ses poèmes paradoxalement moins compréhensible, ou quand la réalisatrice demande à son actrice « peux-tu jouer davantage la joie intérieure quand tu dis que tu n’existes pas vraiment ? ».

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par Gregory Coutaut

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