Festival de San Sebastian | Critique : Krux

Dans un village tranquille en Allemagne, alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin et que le pays traverse ses heures les plus sombres. Tandis que les hommes sont partis au front, Greta, Anni et les villageois restés sur place tentent de préserver un semblant de vie. Mais la découverte de cadavres inconnus le long de la rivière marque le début de l’effondrement de leur monde.

Krux
Allemagne, 2026
De Tony Vahl

Durée : 1h32

Sortie : –

Note :

NUIT NOIRE

Cela ressemble à un conte de Grimm : on apporte un cœur soigneusement enveloppé à un personnage ; peu de temps après une jeune mariée porte un voile virginal lors de sa cérémonie. Mais c’est tout l’inverse d’un conte de fées – même le plus sombre des contes de fées – que l’Allemande Tony Vahl raconte dans Krux. Dévoilé dans la compétition du Festival de San Sebastian, ce premier long métrage s’inspire de faits réels et relate la vague de suicides que l’Allemagne a connue à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Si l’on apporte un cœur à l’une des héroïnes du film, c’est que son bien-aimé, celui à qui ce cœur appartenait, est mort. Elle est ensuite mariée à un mort, et c’est en réalité tout le monde dans le village qui va être invité à épouser l’au-delà.

On a souvent pu observer une dimension fantomatique dans le cinéma allemand, mais plus rarement un traitement aussi gothique que dans Krux. Tony Vahl n’a pas le mauvais goût de créer du suspens horrifique ou un manège à sensations à partir d’une telle histoire. Mais elle embrasse la noirceur absolue d’une telle manière que le récit s’inscrit dans une veine de cinéma d’horreur. La lumière et la composition des cadres, surtout en intérieurs, sont lugubres. Le jour ne semble plus vraiment se lever, de nuit hantées au noir épais en matins bleus sur les vaches. Les découvertes sont macabres et la rivière ramène les morts. Il y a dans Krux quelque chose de glaçant et saisissant qui tient à la mise en scène de ce crépuscule, cette fin de règne parmi les monstres.

Mais de quels monstres parlons-nous ? Il y a ceux qui, allemands, prennent conscience à leur ultime souffle des horreurs qu’ils ont commises pendant la guerre. Il y a l’endoctrinement acharné qui désigne au contraire l’Armée rouge comme de terrifiants barbares. Entre les deux, il y a des femmes et des enfants désarmés qui, au village, se trouvent du mauvais côté de l’Histoire. Pas de chance pour elleux : comme le dépeint le passé, comme le raconte cette histoire, l’extrême-droite tue ses propres enfants. La guerre demeure toujours hors champ, mais ses dynamiques imprègnent entièrement le cadre, jusqu’à l’imaginaire paniqué des protagonistes.

Il y a trop de métaphores animalières dans Krux, mais l’une d’entre elles est fascinante, lorsque Tony Vahl filme un serpent qui s’introduit et s’enroule autour d’une maquette stylisée du village. Lors d’un plan assez long, on observe des reflets déformés dans l’eau – suffisamment longtemps pour que cette vision soit assez abstraite. La réalité est certes insensée dans Krux, mais c’est la réalité. La bande originale remarquable de Lorenz Dangel vient souligner l’étrangeté de ce vertige. C’est la réalité difforme des âmes les plus noires, sur les cendres d’une guerre perdue, sans lumière après l’orage. « La peur crée les monstres » dit une femme âgée dans Krux. Tony Vahl narre de manière puissante la perte totale d’espoir, et comment les monstres peuvent se retourner contre les leurs.

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par Nicolas Bardot

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