Entretien avec Filip Anthonissen

Couronné au Festival de Locarno, Melk du Belge Filip Anthonissen est au programme cette semaine au Festival de Toronto. Ce court métrage d’animation raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir accidentellement tué le poisson de sa mère, s’enfuit de chez lui. Melk est un conte campagnard, candide et morbide à la fois, remixé par un traitement visuel fou situé quelques part entre anamorphoses malaisantes et bad painting hors-normes, entre cauchemar grotesque en enfantillages imprévisibles. Filip Anthonissen est notre invité et nous parle de l’un des films les plus uniques de l’année.



Le design de vos personnages est très surprenant, pouvez-vous m’en dire davantage à ce sujet ?

J’adore les visages étranges et pleins de caractère. Je me suis inspiré des anciens maîtres flamands, comme Robert Campin ou Quentin Matsys. Ils représentaient souvent des gens avec des visages « moches », surtout dans les peintures morales de ce dernier. J’ai l’impression que j’aurais pu croiser ces gens dans la petite ville où j’ai grandi. J’ai aussi joué avec les proportions des personnages, ce qui les rendait comme un mélange étrange entre réalisme et caricature.



Il y a quelque chose de très innocent et morbide en même temps dans Melk. Pouvez-vous me dire comment vous avez navigué entre ces différentes tonalités ?

J’aime l’idée que la tragédie soit auto-infligée, qu’elle soit la conséquence de quelque chose que le protagoniste met en marche sans le savoir. Donc, d’une certaine manière, les personnages doivent être naïfs pour que ça fonctionne. Ce comportement enfantin reflète aussi le désir du protagoniste d’être accepté, en ignorant la moralité objective de ses actes.



Comment avez-vous abordé une telle narration dépourvue de dialogues ?

Au début, je prévoyais de travailler avec des intertitres, qui ajouteraient du contexte à l’histoire. Mais pendant le processus de réécriture, je les ai supprimés. C’est devenu un défi de rendre l’histoire claire en montrant plutôt qu’en racontant, sans tomber dans le piège de trop expliquer. Travailler avec des scènes qui montrent les pensées des personnages a aidé pour ça.



Pouvez-vous m’en dire plus sur votre utilisation de l’humour noir dans une atmosphère aussi cauchemardesque ?

Je ne voulais pas faire de Melk une comédie ni y mettre de véritables « blagues », mais je voulais quand même que ce soit intéressant et amusant, à la fois pour moi et pour le public. Souvent, l’humour vient d’un élément visuel. Parfois, je l’écrivais intentionnellement dans le scénario, mais souvent cela se produisait spontanément pendant l’animation. Cela donne au film un certain sens de la conscience de soi, puisqu’il ne se prend pas trop au sérieux. Après avoir maintenant vu le film avec un public, j’ai été surpris de voir à quel point les spectateurs riaient, jusqu’à un certain moment du film où le ton change.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

J’adore le travail de Yorgos Lanthimos et de Robert Eggers. Pour Melk plus spécifiquement, j’ai été inspiré par le film Pirosmani de Gueorgui Chenguelaïa et par certains film de Sergueï Paradjanov, deux cinéastes géorgiens. Mais je suis également très inspiré par mon amour d’enfance pour l’esthétique bizarre de MTV et la série de John Kricfalusi Ren & Stimpy.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 10 septembre 2026. Merci à Luce Grosjean.

| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |

Partagez cet article