Izaquiel est agent d’entretien à Recife, une ville brésilienne sillonnée de fleuves et de mangroves. La nuit, il s’aventure dans les mangroves en quête de rencontres secrètes. Son univers bascule lorsqu’il croise la route de Jeremias, un pêcheur aussi intrigant que charismatique. Alors qu’ils sont cernés par de violents intrus, Jeremias entraîne Izaquiel dans un périple au cœur des mangroves.
A margem do rio
Brésil, 2026
De Matheus Farias, Enock Carvalho
Durée : 1h57
Sortie : –
Note : ![]()
UN JARDIN EXTRAORDINAIRE
La vie d’Izaquiel pourrait avoir l’air aussi binaire que si elle était régie par un unique interrupteur. De jour, il tente vainement de ne pas se faire virer d’un job alimentaire qui ne l’intéresse que très peu. De nuit, au sein d’une forêt accueillante, il arpente les bords de rivière qui donnent leur titre au film. A margem do rio est le premier long métrage du duo brésilien formé par Enock Carvalho et Matheus Farias (jusqu’ici monteur des films de Kleber Mendonça Filho), et on y retrouve avec plaisir plusieurs éléments familiers qui font le sel d’un certain cinéma brésilien contemporain, à la fois social, sexy et fantastique. S’il y a une éventuelle filiation à chercher, celle-ci se trouverait d’ailleurs moins chez le réalisateur de L’Agent secret que du coté des films de Juliana Rojas, Marco Dutra ou Anita Rocha da Silveira.
A margem do rio se trouve rapidement divisé entre deux décors. D’un côté une jungle toujours plongée dans une chatoyante obscurité, où les corps à demi nus sont baignés d’une superbe lumière bleutée propice à donner à la moindre rencontre un piment merveilleux. De l’autre le nouveau lieu de travail où Izaquiel atterrit presque par hasard : une église de quartier au look improbable, quelque part entre un bunker, une morgue et un aquarium. Dans chacun de ces lieux, Izaquiel fait une rencontre hors du commun : le jour il travail pour un homme de foi sévère, et la nuit, il retrouve un nouvel amant régulier, attirant et inquiétant tel un inconnu du lac.
Il y pas mal de cul dans A margem do rio, et cela n’étonnera que celles et ceux qui connaissent peu le cinéma queer brésilien. Existe-t-il un pays dont le cinéma produise davantage de scène de cruising et de sexe en public ? Ici, les images restent relativement chastes mais la pratique du sexe improvisé et anonyme fait clairement partie du quotidien d’Izaquiel. Que celle-ci ait lieu dans des toilette publiques ou dans une mangrove magique sortie d’un conte de fée érotique, elle traduit la délicieuse ambivalence sur laquelle surfe tout le film : comme son protagoniste, les spectateurs du film ne savent plus s’ils sont sur le point de courir un grand danger ou d’avoir un orgasme.
Ce danger n’est pas qu’une vue de l’esprit. Tout sexy qu’il soit, A margem do rio n’est ni superficiel ni irresponsable. Le film fait la part belle à un vécu queer qui ne résume pas à une pratique sexuelle, et s’il n’élude jamais la violence réelle à laquelle fait face la communauté trans, le scénario a à coeur de ne pas réduire ses personnages à des victimes et de dépeindre en parallèle une sororité euphorique. C’est pourtant vers une note assez sombre que nous amène l’ultime acte du film (après avoir pris son temps, il faut bien le dire), un dénouement finalement plus réaliste que ce que laissaient miroiter les sous-entendus surnaturels parsemés ici et là. C’est vers notre monde réel que Carvalho et Farias choisissent finalement de se tourner, mais cela ne nie pas pour autant la douce ivresse du voyage effectué jusqu’alors. On sort du film avec la même interrogation que celle d’ Izaquiel après la première rencontre avec son amant : « Qu’est-ce que c’était que ça ? », « Quoi donc ? » répond l’autre, « Ce que je viens de ressentir ».
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par Gregory Coutaut
