Ingrid Caven chante 16 moments de sa vie lors d’un concert unique au théâtre des Bouffes du Nord à Paris.
Seize moments de ma vie
France, 2026
D’Albert Serra
Durée : 1h25
Sortie : –
Note : ![]()
EN PRÉSENCE DE L’ARTISTE
En 2024, le cinéaste espagnol Albert Serra signait son tout premier film documentaire, Tardes de soledad. C’est à nouveau dans la galaxie documentaire qu’on le retrouve aujourd’hui avec Seize moments de ma vie, présenté en première mondiale hors compétition à Locarno. La vie dont il est question dans le titre n’est pas celle de Serra mais celle d’Ingrid Caven, protagoniste du film de la première à l’ultime minute. Actrice-icône aux collaborations incroyablement chics (Fassbinder bien sûr mais aussi Werner Schroeter, Claire Denis, Ulrike Ottinger, etc), Caven est également chanteuse, et Seize moments de ma vie est la captation d’un concert qu’elle a donné à Paris en 2025.
Utiliser le mot captation est factuel et pourtant presque insultant à la fois tant la beauté du résultat dépasse de loin celle des concerts de rock stars remplissant les rayons DVD. Techniquement il s’agit bien d’une captation puisqu’il n’y a rien d’autre à l’image que le concert en question, jamais interrompu par la moindre image de coulisse, interview ou commentaire, ni même aucun plan sur le public. Accompagné de son fidèle et talentueux chef opérateur Artur Tort, Serra propose un savant montage de différents angles de vue mais n’ajoute aucun effet de mise en scène. Pas besoin de davantage quand l’intensité de Caven suffit à faire passer les murs ocres de la scène pour une matrice ou l’antre de l’enfer.
Si Seize moments de ma vie n’est pourtant pas qu’une captation au sens traditionnel, c’est d’abord sans doute parce que le récital donné par Caven, davantage tragédienne que rock star, n’est pas un concert traditionnel, mais aussi car ce qu’elle chante ne ressemble jamais à des chansons traditionnelles. Dans un mélange particulièrement planant et homogène de rock, cabaret et trip-hop qui évoque certaines BO de Lynch, elle conte/déclame/murmure avec un charisme sans pareil des paroles tantôt en français tantôt en allemand (les paroles sont sous-titrées à l’image), des poèmes tantôt crus ou énigmatiques, toujours à la première personne. Les seize titres composant la setlist, les « moments » du titre, ne racontent peut-être pas une biographie claire de A à Z mais elle font de Caven à la fois une narratrice et un personnage de récit. C’est la toute première fois que Serra met une femme au cœur d’un de ses films, et Caven montre qu’elle a les épaules pour se hisser aux côtés des mythes qui peuplaient jusqu’ici l’œuvre du cinéaste.
Inutile de connaître la carrière de Caven pour se laisser hypnotiser par le film de Serra. Bulle coupée du reste du monde, Seize moments de ma vie donne l’impression paradoxale que tout pourrait arriver à l’écran. C’est parfois parce que Caven a l’air de presque improviser avec absurdité en toute ivresse (comme dans En nous, la lisière entre le sublime et le rire est parfois mince), mais surtout car la similarité entre les chansons qui s’enchainent avec des durées parfois improbables (le premier titre semble durer un quart d’heure) compose une perte de repères particulièrement magnétique, dans laquelle on reconnait tout à fait la patte du cinéma de Serra, qui n’a ici rien perdu de sa radicalité, son panache et sa beauté. Chapeau, les deux artistes.
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par Gregory Coutaut
