Festival de Karlovy Vary | Critique : Rose of Nevada

Un bateau revient mystérieusement dans le port d’un village 30 ans après avoir disparu. Deux hommes rejoignent son équipage, espérant que cela leur portera chance. De retour après leur premier voyage, ils se retrouvent transportés dans le temps.

Rose of Nevada
Royaume Uni, 2025
De Mark Jenkin

Durée : 1h55

Sortie : –

Note :

LES COULOIRS DU TEMPS

Il a fallu attendre sept longues années pour que Bait, le premier long métrage de l’Anglais Mark Jenkin, trouve enfin le chemin des écrans français, et ce malgré une reconnaissance internationale immédiate à l’époque : première mondiale à la Berlinale en 2019, Bafta du meilleur premier film en 2020, etc… (en France seul le Festival de La Roche-sur-Yon a eu suffisamment de flair pour le sélectionner). Récit fantomatique des ravages de la gentrification, Bait fut acclamé par sa manière radicalement novatrice de réinventer le cinéma social britannique, et Jenkin fut alors catalogué cinéaste politique, mais entre cette révélation et aujourd’hui, le cinéaste a eu le temps de réaliser deux autres longs métrages venus démontrer que cette étiquette n’était sans doute pas entièrement adéquate.

Depuis l’époque où il réalisait des courts métrages documentaires, Jenkin n’a cessé de faire le portrait de sa région natale, les Cornouailles. Il en a filmé la faune et la flore, les métiers et artisanats, les conditions de vie, et depuis son passage à la fiction il explore désormais les folklores et légendes locales. Enys men (sélectionné à la Quinzaine des cinéastes en 2022) était une fascinante expérimentation formelle autour de la folk horror, Rose of Nevada s’intéresse cette fois aux contes fantomatiques de pécheurs disparus et de fantômes marins. En effet, tout commence ici un matin, lorsque le Rose of Nevada, une petite embarcation de pêcheurs emportée par la tempête il y a belle lurette avec son équipage, est découverte amarrée au port du village. Seul indice d’une présence humaine passée à bord, un message gravé dans un recoin prévenant « Ne restez surtout pas à bord ». Cela ne suffit pas à dissuader les apprentis marins Nick et Liam de voir dans ce présage l’occasion d’enfin changer de vie.

Rose of Nevada est un film fantastique. Pleinement, mais pas que. Davantage accessible qu’Enys Men, le récit est ici moins celui d’un éprouvant film d’horreur qu’un élégant labyrinthe où les identités et les temporalités se brouillent et se superposent. Il ne s’agit pour autant pas du tout d’un film détaché du réel, et Jenkin attache autant d’importance au portrait réaliste de cette petite communauté locale qu’à l’exploration de cette dimension surnaturelle. Le cinéaste pousse même le culot jusqu’à inclure un passage quasi documentaire sur les gestes quotidiens qui composent la vie à bord d’un bateau de pèche. Filmer du fantastique avec le plus grand sérieux n’est pas une formule inédite (rien que dans ces dernières semaines, on peut penser à L’Inconnue de Harari), mais celles et ceux qui ont déjà vu des films de Jenkin savent que sa mise en scène proprement unique fait souffler un vent de folie sur les rivages qu’il filme.

Le paradoxe du cinéma de Jenkin est d’utiliser des techniques provenant d’un autre âge de l’histoire du cinéma pour aboutir à un résultat saisissant et moderne, qui ne ressemble à rien de connu. Jenkin ne tourne pas seulement en pellicule, la caméra qu’il utilise est si ancienne qu’elle ne permet ni les plans longs ni la prise de son en direct. Tout ce que vous entendrez, des dialogues au moindre bruit, a en effet été recréé en studio. Aussi fou que le travail sur le son est celui du montage, tout en surgissement et juxtapositions nerveuses. Le résultat ressemble à un rêve venu d’ailleurs, du temps du cinéma muet ou d’un recoin oublié des années 60, comme si le documentariste Robert Flaherty réalisait soudain un épisode de La Quatrième dimension. Ce formalisme pourrait sembler autocentré mais Jenkin n’oublie pas la dimension poignante de ses personnages, jeunes adultes peinant à trouver leur place d’homme, déboussolés face à un héritage en forme de malédiction.

La présence au casting, pour la première fois chez le cinéaste, de deux acteurs connus (George MacKay et Callum Turner) ne signifie pas que le cinéaste a mis de l’eau dans son vin pour séduire un plus grand public. Néanmoins, les fans du cinéaste ressentiront peut-être un léger manque de surprise (un comble), à défaut d’un manque de plaisir. Pour les connaissseur.euses, disons que Rose of Nevada se situe effectivement pile à la croisée de Bait et Enys Men. Du premier, Jenkin conserve un récit dialogué et des personnages masculins nuancés. De l’autre, il garde des couleurs féroces et le pouvoir hypnotisant de la répétition. Touchant dans sa richesse d’interprétation, Rose of Nevada se détache par un ton doux-amer autant qu’inquiétant. Une recette inattendue, qui vient confirmer que Jenkin reste l’un des cinéastes contemporains les plus singuliers, non seulement du cinéma fantastique mais du cinéma tout court. Un cinéma voguant si fièrement à contre-courant mérite d’être hautement célébré.

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par Gregory Coutaut

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