Dévoilé en compétition au Festival de Cannes, Le Bain des sirènes est un court métrage d’animation réalisé par la Française Lola Degove. Dans ce film drôle et triste à la fois, deux jeunes sœurs qui ont perdu leur mère se retrouvent comme chaque année pour le traditionnel bain du Nouvel An à Ostende. A travers une animation brute et épurée, la cinéaste exprime une myriade d’émotions nuancées et compose un portrait familial aussi singulier qu’authentique. Lola Degove est notre invitée.
Le lien entre les deux sœurs est à la fois assez atypique et très authentique. Comment avez-vous abordé ce point en particulier lors de l’écriture ?
Cela s’est fait en plusieurs étapes. Cette histoire est inspirée de ma propre vie et donc aussi de ma petite soeur et moi. Au départ, quand j’ai commencé à écrire, je restais fidèle à nos personnalités respectives et à nos liens. Puis, j’ai rencontré Zoé Bertemont via une bourse post-études entre CICLIC, l’école de la Poudrière dont j’étais tout juste diplômée et le CEEA dont Zoé était aussi tout juste diplômée. À partir de là, Zoé Bertemont et moi avons commencé à coécrire ensemble, ce qui m’a permis de me détacher de mon vécu pour proposer une fiction plus universelle et des personnages et plus affirmés.
La dernière étape a été la rencontre avec les comédiennes qui interprètent Rose et Lina : Mara Taquin et Eva Huault. Je les ai très vite invitées à s’emparer des dialogues, à improviser. Elles ont donné une épaisseur supplémentaire aux deux sœurs. Finalement, Rose et Lina sont devenues peu à peu la somme de plusieurs histoires et de plusieurs sensibilités.

Pouvez-vous me parler de votre technique d’animation et du design privilégié spécifiquement pour raconter cette histoire ?
Pour ce qui est du design, j’avoue avoir toujours dessiné de cette manière. J’aime travailler une image qui dans sa simplicité devient riche. Je voulais dans ce film assumer et travailler la matière digitale sans fioritures. Pour Le Bain des sirènes, j’ai travaillé une gamme colorée tranchée, qui évolue au fur et à mesure du film. Le film se découpe en neuf gammes colorées, correspondant plus ou moins aux neuf lieux que les deux sœurs traversent. Ces couleurs ne sont pas forcément réalistes, elles accompagnent leur état émotionnel.
Pour ce qui est de l’animation, le dessin est épuré et simplifié pour être au service de l’expressivité. Je ne voulais pas d’une animation dite parfaite, dans sa technique, je voulais une animation sensible. Le trait est simple, lâché, tremblant, vivant, à l’image des deux sœurs et de ce qu’elles traversent. Je travaille énormément avec des vidéos de référence. Ainsi, lors de l’enregistrement des voix j’ai pu filmer Mara Taquin, Eva Huault et Yolande Moreau. Lorsqu’il me manquait un appui visuel, je me filmais en train de faire l’action. Ces vidéos m’ont permis d’affiner la mise en scène, mais aussi d’obtenir une finesse dans l’émotion des personnages. C’est ainsi qu’avec l’équipe d’animateur.ices nous avons travaillé le moindre petit mouvement, rictus, regard ; qui dans ce récit sont essentiels pour marquer les non-dits.

Le film est rendu très vivant par ses dialogues mais aussi par la façon dont ceux-ci sont interprétés. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?
J’accorde une importance particulière au son et notamment l’enregistrement des voix. Ce qui m’intéresse dans le cinéma d’animation c’est ce contraste entre l’image qui est créée, dessinée de toutes pièces et le son travaillé sous une forme réaliste/naturaliste. Pour ce qui est de la technique d’enregistrement, contrairement à un film d’animation où les voix sont généralement enregistrées en studio ; ici les voix ont été enregistrées en conditions réelles, comme pour un tournage live. Ainsi nous avons enregistré entre Bruxelles et Ostende: dans un train (qui était à l’arrêt et dans un musée du train certes…) ; dans une voiture, dans les toilettes d’une station-service, sur une trottinette ; puis au bord de la mer d’Ostende. Mara Taquin, Eva Huault et Yolande Moreau jouaient en mouvement dans un environnement qui leur permettait d’interagir avec et du coup d’être moins figées, de donner de la profondeur. Aussi, avant le tournage avec Mara Taquin et Eva Huault, nous avons retravaillé certains dialogues en prenant en compte leurs manières de dire les choses.
Puis, lors de l’enregistrement des voix, toujours à la recherche du juste et du spontané, j’encourageais les comédiennes à improviser. Mara Taquin, Eva Huault et Yolande Moreau sont incroyables. Elles ont une fraîcheur et une justesse qui permettent de passer du rire aux larmes. Elles ont fait des propositions encore plus drôles, encore plus touchantes qui ont permis au film de donner cette vivacité dont vous parlez.

Tout est un peu drôle et triste dans Le Bain des sirènes. Cela passe par l’écriture mais aussi beaucoup par le visuel singulier et minimaliste. Pouvez-vous me parler de cet équilibre entre différente tonalités et son expression dans le film ?
Tant mieux car c’est ce qui était souhaité ! Comme je disais plus haut, j’aime beaucoup les contrastes. Je pense que pour pouvoir pleurer il faut pouvoir rire et vice versa. Je ne voulais pas raconter une histoire dramatique qui soit juste triste, car ça ne me ressemble pas. Et puis lorsque ma sœur et moi avons perdu notre mère, tout n’était pas que tristesse. Je voulais que les personnages soient drôles malgré eux et qu’ils amènent de la comédie à la situation qui elle est dramatique…. Parfois la situation les rattrape et le rire s’efface.
C’était aussi un challenge car je ne voulais pas que l’on voit les sœurs pleurer, ou crier. Toutes les deux sont dans une forme de retenue émotionnelle. Aussi, le graphisme m’a permis d’alterner entre expressivité comique, microgestes, et regards beaucoup plus sensibles.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Olala c’est dur comme question. J’aime énormément le travail d’Andrea Arnold et d’Alice Rohrwacher. J’aime cet équilibre entre réalisme social et poésie/sensorialité. Elles nous font ressentir une manière d’habiter le monde qui me touche énormément. J’aime aussi beaucoup les films de Lise Akoka et Romane Guéret.
Sinon, les films qui m’ont accompagnée pendant la production du court métrage sont Toni Erdman de Maren Ade, Crystal Fairy de Sebastián Silva, Little Miss Sunshine de Valérie Faris et Jonathan Dayton et plus récemment, Laurent dans le vent de Matteo Eustachon, Anton Balekdjian et Léo Couture… Des films qui réussissent à mêler des moments de vie très ordinaires avec de l’étrangeté, de la magie ou du burlesque. Et puis ce sont des films qui explorent le sentiment de solitude, un sentiment qui m’émeut tout particulièrement.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 24 mai 2026. Merci à Luce Grosjean.
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