TIFF | Critique : Minotaure

Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence.

Minotaure
France, 2026
De Andreï Zviaguintsev

Durée : 2h15

Sortie : 14/10/2026

Note :

SANS RETOUR

C’est la double peine pour les protagonistes de Minotaure : non seulement iels vivent dans l’enfer de la Russie, mais ce coin paumé a l’air absolument sinistre. Droits dans leurs chaussures lustrées et leurs costumes propres, des hommes probablement puissants se réunissent au bureau, sous un portrait de Poutine, afin de lister des citoyens qui devront partir à la guerre. Cela semble d’un cynisme absolu – mais à ce stade du film, on n’a encore rien vu en termes de cynisme. Neuf longues années se sont écoulées entre Faute d’amour et Minotaure. Entre temps, Andreï Zviaguintsev a contracté une forme très sévère de covid et a financé son dernier film entièrement hors de Russie – ce qui, vu la férocité du propos, n’a rien d’étonnant.

« Nique ta guerre » dit un graffiti au mur, mais cette colère ressemble à un cri anonyme dans le vide. La guerre est absente de l’écran, on ne voit ni soldat sur le front, ni mort, ni bombes. La guerre traverse pourtant tout le film, à l’image de ce convoi de tanks placés sur un train en marche. Mais papa, pour l’instant, a le sentiment d’avoir les mains propres. Papa enseigne à son fils comment on doit être un vrai homme qui se bat, soi-disant pour se défendre. Isolée dans les bois, la maison de verre suppose une forme de transparence, et pourtant rien n’est si clair au sein même de la famille.

Sans trop en dévoiler, Minotaure glisse minutieusement d’un drame social sur un pays entier à un drame conjugal. Cela pourrait être une réduction d’échelle un peu frustrante et étonnante, mais c’est au contraire ainsi que le film trouve un relief inattendu. La première partie de Minotaure fonctionne, mais elle peut avoir la pesanteur des derniers Zviaguintsev comme Leviathan ou Faute d’amour. Le glissement vers le film noir donne au long métrage une tension vénéneuse et efficace qui rappelle son excellent Elena, film dont les signes extérieurs paraissent (à tort) moins ambitieux mais qui est à nos yeux une de ses meilleures réussites. Du marécage dans lequel se débat la Russie (récit auquel on pouvait peut-être s’attendre), Minotaure passe à un marécage personnel qui semble décentrer le sujet et rebattre les cartes.

On parle pourtant de la même chose : une société pourrie, hantée par des hommes se dévorent, et dans laquelle il n’y a aucune forme d’espoir. De la lumière bleue froide qui glace le décor à la décharge à ciel ouvert, on ne sait plus où mettre le pied dans cette Russie, aussi inextricable qu’un labyrinthe. Signalons également le relief de l’habillage sonore, qui ne dit jamais exactement la même chose que l’image. Autant d’éléments qui rendent le public actif devant Minotaure, alors que les autorités dépeintes dans le film finissent par tenir des discours aussi idiots qu’infantilisants, avec un champ lexical digne d’une chanson de Bernard Minet. C’est pourtant le monde de Minotaure, notre monde, celui où la vérité n’a strictement plus aucune forme d’importance et où seuls subsistent des simulacres pathétiques. On croit avoir vu venir la parabole de Zviaguintsev, celle-ci s’avère encore plus cinglante que prévu.

| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |

par Nicolas Bardot

Partagez cet article