New York, fin des années 1980, Jimmy George, figure iconique de la scène théâtrale, vit en couple avec le plus tendre et attentionné des amants. Mais devant la mort qui lui est promise, la soif de vivre et de créer, de désirer et d’aimer, une dernière fois, est plus forte que tout.
The Man I Love
États-Unis, 2026
De Ira Sachs
Durée : 1h35
Sortie : prochainement
Note : ![]()
MES DISQUES SONT DES MIROIRS
L’un des premiers plans de The Man I Love montre le protagoniste homosexuel du film fumant une cigarette, le regard dans le vide et les poignets en position cassée. C’est une image récurrente qui traverse le cinéma d’Ira Sachs, dont les personnages prennent souvent cette pose d’homme sensible et intellectuel, mélancolique mais dont la solitude n’est pas vulnérable. C’est une image forte qui semble sortie d’un album de photos d’une époque révolue, une époque charnière pour la communauté gay mais dont presque plus aucun protagoniste n’est vivant. Avec ce nouveau chapitre de sa filmographie, Ira Sachs poursuit en effet son œuvre précieuse de catalogue et de transmission des vécus gay.
Le scénario n’a besoin que d’un ou deux sous-entendus discret pour nous le faire comprendre entre deux portes : Jimmy est séropositif et il n’y a pas d’issue possible à sa situation. Celles et ceux qui, à la lecture de cette phrase, s’attendrait à un remake de Philadelphia n’ont certainement jamais vu de film de Sachs. The Man I Love possède certes un récit très mélodramatique mêlant le conjoint régulier de Jimmy ainsi que son nouvel amant, mais cette histoire n’est jamais racontée de manière larmoyante, au contraire. Le scénario est régi par une économie remarquable qui fait que le film ne ressemble jamais vraiment à ce à quoi on croit devoir s’attendre. C’est comme si Sachs avait trouvé là l’équilibre parfait entre la dimension romanesque de ses premiers films et le virage radical de son tout dernier (Peter Hujar’s Day).
Le cinéaste américain fait en effet le choix gonflé d’évacuer presque entièrement tous les nœuds narratifs attendus : grandes déclarations et engueulades, scènes de larmes ou d’embrassades. Il met au premier plan des scènes qui pourraient à première vue avoir l’air de détails : des échanges anodins entres voisins ou amis mais surtout beaucoup de chansons. Qu’elles soient écoutées ou performées par les personnages, celles-ci sont souvent laissées dans leur intégralité ou bien répétées à loisir. The Man I Love n’est pas un film musical à proprement parler, mais la musique y joue un rôle clé car elle vient illustrer une notion au cœur des enjeux du film, et au cœur de la vie de nombreuses personnes queer : la performance, le jeu de rôle.
Qu’il s’agisse d’un texte de théâtre que Jimmy peine à retenir, du maquillage délibérément artificiel d’une drag queen sachant chaleureusement se faire écouter, ou encore de la conviction de façade au moment d’une réunion familiale (amèrement mise en miroir face à celle, nettement plus spontanée, d’un concert improvisé entre amis) le film est rempli de performances et de masques divers qui viennent métaphoriquement se substituer à ce que personne n’ose regarder dans les yeux : le compte à rebours lancé vers le décès du protagoniste. Ces petites mises en scène du quotidien n’ont rien de superficiel : chacun de ces matériaux artistiques et analysé et transmis avec respect par des connaisseurs passionnés, et cette générosité là est un antidote à l’absence d’empathie du monde extérieur (celui de la famille, de l’hôpital). C’est dans ces scènes anti-événementielles que Jimmy et Ira Sachs parviennent à exprimer une vulnérabilité sincère et bouleversante.
De ce personnage tout en filigrane, Rami Malek se tire plutôt correctement, bien que son jeu visible à l’américaine soit fort différent des acteurs habituels de Sachs, notamment son collaborateur fréquent Ben Whishaw. Que cela soit voulu ou non, le jeu de Malek vient souligner une autre singularité du film : non seulement les trois membres de ce triangle amoureux ne se ressemblent pas du tout physiquement mais ces personnages tous très ambivalents sont interprétés de façon bien distinctes par leurs interprètes (Luther Ford crève l’écran dans ce qui est sa toute première apparition dans un long métrage). Ces différences apportent l’impression de voir trois solitudes qui se croisent mais que la fatalité empêche de vraiment se rencontrer. Bien plus poignant qu’il n’y parait, le résultat est l’un des tous meilleurs films d’Ira sachs.
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par Gregory Coutaut
