En compétition courts métrages à la Semaine de la Critique, Adgwa-Ata de la Hongroise Zsuzsanna Kreif raconte le périlleux rituel qui attend trois adolescentes dans un monde mystérieux. La cinéaste crée un univers à l’imagination vertigineuse : Adgwa-Ata est un envoûtement psychédélique aux images puissantes, une fable initiatique sur l’âge adulte et la féminité à la croisée de l’horreur, de la comédie et de la science-fiction. Zsuzsanna Kreif nous en dit davantage sur l’un des meilleurs courts métrages de l’année.
L’un des plaisirs que j’ai eus à regarder Adgwa-Ata a été de me sentir complètement ailleurs. Comment avez-vous constitué ce monde mystérieux et très imaginatif ?
En arrivant à la trentaine, je me suis beaucoup intéressée aux rituels d’initiation. J’ai réalisé qu’en termes d’âge, j’étais suffisamment avancée pour être une adulte, mais que je n’arrivais pas à me sentir comme véritablement adulte. Et je pense que ce n’est pas seulement moi, mais toute une génération, car dans notre culture, nous avons perdu ces moments charnières de la vie, où toute une communauté vous aidait à grandir et à passer d’une phase de la vie à une autre. J’ai donc commencé à examiner mes doutes, mes émotions vis-à-vis de ce sujet – qu’est-ce qui fait qu’une personne est adulte. Et j’ai essayé de trouver mes propres réponses à travers l’histoire et tout le processus de réalisation du film.
Mon objectif était de créer presque comme un espace immersif, où le visuel, les effets sonores et la musique entraînent le public, qui devient également partie prenante de ce rituel, sans jamais savoir ce qui va se passer ensuite. Avec les visuels, j’ai essayé d’activer mon subconscient et d’être libre, en faisant surgir des images et des couleurs capables d’activer des émotions collectives. J’ai essayé de renforcer le lien entre les différents espaces et groupes – les déesses, les Amazones, les jeunes filles et les serpents – et j’ai réfléchi à de petits détails sur leurs habitudes, leurs attitudes, leurs objectifs, leurs émotions. Pour le rituel, j’ai étudié des rituels d’initiation existants – qui sont très souvent violents et oppressifs, surtout envers les jeunes filles – et je voulais inventer une essence de ceux-ci.

Pouvez-vous me parler de votre utilisation de ces couleurs puissantes et frappantes ?
La combinaison de couleurs rose et verte de la partie principale du film est apparue assez tôt, lors des premiers tests visuels que j’ai réalisés. Je voulais créer une atmosphère qui soit d’une certaine manière « féminine », mais qui puisse facilement se transformer en quelque chose de troublant, d’inconfortable. En contraste avec cet univers plus chaud, j’ai ajouté une tonalité plus froide, d’un bleu profond, pour l’ère divine, où les déesses flottent dans l’espace vaste, exprimant l’intemporalité, l’élégance et le calme de leur univers. Et pour les espaces personnels des trois serpents, je voulais donner trois couleurs très distinctes, qui symbolisent les différentes attitudes des trois filles.
La fille dans l’univers rose est très sensuelle, elle n’a pas peur des changements, donc elle entre facilement dans l’âge adulte. En même temps, elle accepte tout telles que les choses sont, sans se préoccuper de ce qui est juste ou problématique. La fille entourée de vert est paralysée par la peur, cette couleur froide symbolise comment elle se fige dans cette situation choquante, et à la fin elle est incapable d’agir. Le personnage principal, Adgwa-Ata, se trouve dans un espace violet, qui est entre le froid et le chaud. D’abord, elle a aussi peur, et commence à fuir et à se cacher, mais elle est plus forte, donc elle essaye aussi de riposter. Et dans la scène culminante, où elle commence à danser avec le serpent, j’utilise également la couleur rose éclatante pour elle, afin de créer un espace chaud, semblable à un utérus, pour sa renaissance.

Dans quelle mesure diriez-vous que les motifs de la fable vous ont autorisé davantage de liberté pour parler de féminité ou de l’âge adulte ?
J’adore le fait qu’il soit possible de créer des univers entiers en animation. Je pense que le symbolisme peut sembler plus naturel et sans effort que dans la prise de vue réelle – le public peut facilement accepter les propres règles de ton univers, donc tu n’es pas limité.e par la gravité. C’est ainsi que j’ai pu construire tout ce système métaphorique avec les têtes de déesse flottantes, les serpents colorés et le lac de la jungle rose. J’aime aussi, si ce n’est que chaque détail n’est pas évident, que la fluidité des visuels offre différentes interprétations, et que le public doive associer et utiliser sa propre imagination également pour reconstituer l’histoire.

Adgwa-Ata peut être défini comme un film d’horreur, un film de science-fiction, un survival avec des éléments de jeu vidéo, une comédie camp… Pouvez-vous m’en dire davantage sur ce mélange de genres ?
Le cœur de l’histoire est la partie rituelle, avec les chamans faisant de la magie avec leurs longs ongles noirs, et les filles forcées de boire le liquide noir suspect. Ici, je voulais montrer des scènes effrayantes, donc je savais que ce serait une partie d’horreur-thriller mystique. Ensuite, les différents groupes de personnages offrent un espace pour différentes ambiances et genres de films – je pouvais utiliser plus d’humour en montrant les amazones donnant des soins de beauté aux chamans, ou lorsqu’elles font une danse ensemble. Avec les jeunes filles, je pouvais être plus détendue, moins satirique, montrant leur naïveté idyllique, comme dans les séquences d’ouverture des films d’horreur pour adolescent.es. Je savais aussi depuis le début que la scène de transformation d’Adgwa-Ata devrait être plus proche d’un clip musical, une séquence onirique où je peux utiliser l’animation de manière très fluide et libre. J’ai donc beaucoup pris de plaisir avec ces changements d’ambiance entre les différents personnages et les différents univers.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
En général, je suis inspirée avant tout par les cinéastes qui travaillent de manière intuitive, utilisent leur subconscient avec audace pour nous surprendre avec des idées inattendues, qui sont ouverts à l’expérimentation et trouvent de nouvelles voies dans chacun de leurs films. Dans l’animation hongroise, j’ai un grand idole, György Kovásznai, qui a créé des films très inventifs dans les années 70 et 80. Il a expérimenté diverses techniques d’animation et a abordé des sujets sociaux complexes de manière sensible et satirique. Son grand chef-d’œuvre est Bubblebath, un musical animé, qui fut un échec à son époque, mais est devenu un film culte des décennies plus tard.
J’aime aussi l’univers mystique de Satoshi Kon, en particulier Paranoia Agent et Perfect Blue. David Lynch est bien sûr aussi très inspirant pour moi, c’est le grand maître du mélange de la vie quotidienne profane avec le mysticisme surnaturel, je peux plonger dans l’univers de Twin Peaks à tout moment. Et pour Adgwa-Ata, des films comme Suspiria, Rosemary’s Baby, Under the Silver Lake, Infinity Pool ou Shining ont été de grandes inspirations avec leur réalisme mystique.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 4 mai 2026. Merci à Luce Grosjean.
| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |
