Festival Premiers Plans | Critique : Last Night I Conquered the City of Thebes

Par un froid après-midi d’hiver, António et Jota reviennent du front avec leurs amis, à la recherche d’un ancien bain thermal romain. Ils plaisantent entre eux tout en pataugeant dans des marais, racontant leurs gloires passées . Après un long temps passé sous l’eau d’un réservoir, les thermes réapparaissent et des gens de tous âges, curieux de cette découverte, viennent passer la journée. 

Last Night I Conquered the City of Thebes 
Espagne/Portugal, 2025
De Gabriel Azorín

Durée : 1h52

Sortie : –

Note :

LA TRAVERSÉE DU TEMPS

Alors qu’on attend encore en trépignant la sortie dans les salles françaises des sidérants Samsara et La Imatge Permanent, cet inclassable long métrage espagnol présenté en section Giornate degli autori à la Mostra de Venise vient confirmer avec éclat l’excellence et la radicale inventivité formelle du jeune cinéma ibérique. Il faut du panache pour être à la hauteur d’un titre si imposant, et ça tombe bien, Last Night I Conquered the City of Thebes n’en manque pas. Il ne s’agit sans doute pas de l’un des films les plus facilement accessibles de l’année, mais c’est assurément l’un des plus splendides.

Dans les bois, une bande de jeunes hommes en blousons marchent en direction d’un lieu inconnu et échangent leurs souvenirs d’une bataille menée hier contre les Romains. Parlent-ils d’une partie de jeu vidéo en ligne ou bien s’agit-il simplement d’un audacieux anachronisme ? Le sourire aux lèvres, ils évoquent leur rapport à la mort sans qu’on sache si cette dernière est réelle ou numérique, si elle a déjà eu lieu il y a longtemps ou si au contraire elle appartient à un lointain avenir. Autour d’eux les arbres dévoilent quelques ruines d’abord éparses puis de plus en plus nombreuses, comme s’il y avait là une ville engloutie prête à resurgir de terre.

Dès les premières scènes, le travail du chef opérateur Giuseppe Truppi (déjà repéré à la photo d’El agua) sur la lumière dorée qui baigne les personnages et les paysages nous arrive comme un cadeau pour les pupilles. Ne laissez pas passer les occasions de recevoir ce cadeau sur grand écran car par instants l’image est si chatoyante qu’on la dirait imprimée sur une pellicule moirée. Les images inventées par le cinéaste Gabriel Azorín ne sont pas uniquement de jolis tableaux, ce sont des fenêtres grandes ouvertes sur l’imaginaire. Il serait impardonnable d’en dévoiler trop sur certains des paris visuels qu’il opère ici tant l’effet de surprise participe à l’atmosphère irréelle du film, mais ces derniers font de cette promenade un voyage dans le temps autant qu’une séance d’hypnose au planétarium.

Last Night I Conquered the City of Thebes est aussi particulièrement bavard. Les échanges entre ces jeunes soldats (souvent en portugais) sont d’autant plus imposants qu’il sont souvent filmés en temps réel et qu’ils ne permettent jamais vraiment de trancher sur l’époque à laquelle tout cela se déroule. Cette opacité parfois frustrante demande un certain temps de digestion et d’adaptation, mais il se dégage de ces récits de combats une douceur paradoxale, le portrait bienvenu d’une masculinité vulnérable et proche de la nature. Gabriel Azorín n’a pas peur des grands écarts, et Last Night I Conquered the City of Thebes est d’une poésie ardue mais si vertigineuse qu’elle mérite la comparaison avec d’autres cinéastes hispanophones brillants et radicaux tels que Lois Patiño, Matías Piñeiro ou encore Eduardo Williams.

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par Gregory Coutaut

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