Distingué au dernier Festival de Locarno, Moon trouve un équilibre étonnant et provocant entre réalisme social et conte cruel. A travers le récit d’une coach sportive autrichienne catapultée parmi des jeunes filles riches prisonnières d’un palais arabe, la cinéaste Kurdwin Ayub parvient à installer une tension tout en évitant les pièges du film de sauveur blanc. Produit par Veronika Franz et Ulrich Seidl, ce drame puissant et complexe confirme l’audace de cette jeune cinéaste kurdo-autrichienne qui n’a peur de rien. Moon sort ce mercredi 16 juillet au cinéma.
Vous avez déclaré concevoir vos films tels des récits que pourrait faire Shéhérazade si elle vivait à l’époque actuelle. Qu’entendez-vous par cela ?
Vous connaissez sans doute les les contes des Mille et Une Nuits et leur histoire : tous ces récits et légendes du monde arabe ont en réalité été volés et compilés par un aristocrate français qui a fait fortune en les vendant sous le titre des Mille et Une Nuits. On utilise souvent ce recueil de récits pour parler de colonialisme mais la manière dont le livre est né est déjà toute une histoire. Alors qu’en plus, ces contes-là sont souvent très sexy donc c’est déjà fort intéressant (rires). J’utilise un parallèle avec les Mille et Une Nuits mais sans jugement. En faisant mes films, j’ai décidé de raconter mes propres histoires, avec mon point de vue qui est à la croisée de plusieurs cultures. J’ai vite réalisé que ce qui était normal pour moi ne l’était pas forcément pour tout le monde.
Je suis Kurde d’Irak et je suis arrivée en Autriche alors que j’étais encore très jeune. Mes parents ont vécu le parcours classique que traversent la plupart des personnes réfugiées. Je ne me rappelle pas vraiment des événements en détails et pourtant leur histoire me hante car mes parents sont doublement traumatisés : traumatisés par la guerre mais aussi par leur vécu de réfugiés. Ce récit-là, on me l’a raconté encore et encore depuis que je suis toute petite, je crois qu’il m’a construite à un niveau quasiment génétique, je porte l’histoire de mes parents dans mes gènes. Mes sœurs sont bien plus jeunes que moi donc elle sont moins influencées par tout cela. Quant à moi, j’ai grandi avec cette double culture, c’était complexe mais la complexité ce n’est pas forcément grave.

Moon utilise plusieurs motifs de conte : il y a un palais, une chambre interdite, une princesse presque emmurée… est ce que cela vous convient si on utilise l’adjectif gothique pour décrire le film ?
Ah mais je suis clairement gothique à mort, et j’adore qu’on me le fasse remarquer comme si c’était un défaut (rires). Il existe une expression allemande disant qu’il faut aborder les cultures avec délicatesse si on veut les analyser. De mon point de vue, tout le monde est merdique quelle que soit son ethnicité. Aucune culture n’est supérieure à l’autre et personne n’est parfait, il y a toujours de la place pour évoluer et faire de soi une meilleure personne. La quasi totalité des films, et des œuvres d’art de façon générale, cherchent à être plaisantes. Ca ne m’intéresse pas du tout, moi j’aime être méchante. Je sais que les spectateurs susceptibles d’aller voir mon film sont plutôt des intellectuels, je ne cherche pas à mettre de l’eau dans mon vin pour toucher les masses. Je veux que les personnes qui voient mon film en ressortent avec quelque chose de plus percutant que de la bonne conscience lisse. Tel est mon combat et mon idéal gothique.
La photo du film demeure cependant réaliste, elle n’épouse jamais les conventions du cinéma gothique. Qu’est-ce qui a motivé ce décalage ?
C’est tout à fait voulu. Je sais qu’inconsciemment, les spectatrices et spectateurs vont imaginer des scénarios orientalistes enchanteurs et plein de clichés, et j’avais très envie que la réalité viennent leur casser la gueule. Le monde est rempli de faits divers abracadabrants qui ont l’air trop horribles pour êtres vrais mais qui existent bel et bien. Ma manière de refléter cela c’est d’imaginer des récits dingues, presque absurdes, mais de les traiter de la façon la plus réaliste possible. C’est comme un jeu.

Tout comme votre film précédent Sun, Moon évoque les fantasmes et idées reçues que les femmes arabes génèrent chez les Blancs, et cette fois-ci vous vous attaquez frontalement à la figure du sauveur blanc.
Oui, c’est effectivement une problématique que j’essaie de travailler et déconstruire. Lors d’une scène du film, je fais directement référence à un célèbre effet de montage de Lawrence d’Arabie. C’est un film qui possède quelques problèmes mais je le considère comme un chef d’œuvre et c’était clairement une grande source d’inspiration pour Moon. Les gens voient parfois Lawrence d’Arabie comme l’exemple même du film de sauveur blanc, mais je trouve le film beaucoup plus riche et passionnant que cela. C’est l’histoire d’un Blanc qui veut effectivement être un héros mais qui échoue parce qu’il se révèle incapable de s’intégrer à la population qu’il veut sauver. Non seulement il ne sauve personne mais au contraire, ils les amène tous dans la gueule du loup malgré lui. C’est superbe car c’est l’histoire d’un échec. Je trouve qu’il y a souvent des complexités passionnantes à chercher derrière la vision très binaire que l’on peut avoir de la figure du sauveur blanc.

Moon est un film bâti sur un suspens. Comment vous êtes-vous assurée de ne pas tomber dans le mauvais goût de transformer le vécu de ces femmes en simple thriller ?
C’est un aspect auquel je faisais très attention, car il y avait effectivement un risque à utiliser ainsi quelques codes du cinéma de genre. On avait deux outils pour rééquilibrer en cas de besoin. D’une part le film a été retravaillé au montage : en revoyant certaines scènes après coup je me disais « oups mais c’est trop cringe » et je coupais (rires). D’autre part on a organisé plusieurs projections test avant de trouver la forme définitive du film. C’est sûr que si j’avais fait un film d’auteur classique, sérieux et ennuyeux je n’aurais pas eu besoin de projection test. Je voulais être sûre de conserver cette tension et son effet sur le public, et ce n’est pas toujours simple à anticiper au moment du tournage, quand on a la tête dans le guidon.
Qu’est-ce qui vous faisait dire que c’était cringe, par exemple ?
Quand on en dit trop. Quand on donne trop d’infos, c’est cringe. Dans la vraie vie on n’a pas toutes les informations, donc pourquoi ça devrait être le cas dans les films ? En parallèle des mes films, je fais aussi de la peinture et de l’art conceptuel, et je tourne souvent autour de la même idée. Je suis fascinée par les personnes qui se mettent en scène a l’extrême sur les réseaux sociaux mais chez qui tout finit par sonner justement encore plus faux. Je suis passionnée par ce surjeu de la richesse et du bien-être qui ne cache que du vent. En revanche, quand je dirige un.e interprète, je ne veux que du pur réalisme, et il m’est arrivée de couper une prise quand je sens qu’on s’approche d’un jeu trop visible. Or pour coller au réalisme, il faut admettre qu’on ne peut pas tout savoir. Il faut admettre qu’on a chacun son point de vue et qu’on ne peut pas tout comprendre.

Dans le contexte particulier du récit, l’irruption de la chanson S&M de Rihanna est une telle surprise qu’on ne sait pas si on doit rire ou avoir froid dans le dos. Qu’est-ce qui vous a amenée à choisir ce titre ?
Le film pose la question d’accepter ou non la violence que l’on subit ou que l’on s’impose à soi-même. Choisir un tube dont les paroles évoquent un désir de violences sexuelles m’a donc semblé être une très bonne blague cynique.
Comment s’est passé le processus de casting avec les actrices jordaniennes ?
C’était très difficile. Il se trouve que quelque temps auparavant, une série populaire venait d’être diffusée à la télévision et avait fait un énorme scandale à cause d’une scène de baiser. Là-bas, la sexualité est taboue donc aucun parent ne souhaite que sa fille devienne actrice et prenne ce genre de risque. Tout s’est débloqué grâce à la présence de Andria Tayeh, qui joue le rôle de Noor. C’est une actrice très célèbre dans tout le monde arabe, c’est une influenceuse suivie par énormément de monde. Elle reçoit beaucoup de propositions de scénarios mais elle tenu à jouer dans Moon car elle est féministe et que le film l’est aussi. A partir du moment où les gens ont su qu’elle allait être au casting, davantage de jeunes filles se sont présentées.

Le film a-t-il été vu en Jordanie ? Comment a t-il été reçu ?
Le film sortira en Jordanie en septembre, pour l’instant il a été montré en Arabie Saoudite, en Egypte, en Irak et en Arménie. Le point commun à chaque fois c’est qu’on vient me dire que le personnage de Sarah est particulièrement froid. Il est arrivé que des spectatrices viennent me dire qu’elles avaient trouvé cet histoire très triste. Quant aux hommes, ça arrive qu’ils n’aiment pas du tout le film (rires) mais j’ai eu droit à des réactions plus étonnantes. Un jour un homme est venu me dire « Grâce à ton film je comprends enfin ce que ressentent les femmes de ma famille », non mais vous vous rendez compte ? En Europe, on me demande souvent si le public arabe reçoit le film de façon différente mais en réalité les retours sont très similaires. C’est trop facile de penser qu’il y a des différences fondamentales. Vous savez, des hipsters superficiels il y en a partout dans le monde.
Entretien réalisé le 12 mai 2025 par Gregory Coutaut. Crédit portrait : Neven Allgeier.
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