Festival de Sundance | Entretien avec Eduardo Braun Costa

Présenté en première mondiale dans la compétition internationale de Sundance, le court métrage argentin Los Mentirosos vient de remporter une mention spéciale pour ses deux jeunes interprètes. Le film raconte avec de fines variations de registres le jeu de rôle de deux petits garçons qui, pris en flagrant délit d’avoir volé des bonbons au cinéma, doivent trouver un adulte qui se fasse passer pour leur père. Argentin né à Paris, le réalisateur Eduardo Braun Costa est notre invité.


Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir précisément une salle de cinéma pour raconter cette histoire qui pourrait avoir lieu n’importe où ?

C’est d’abord un souvenir d’enfance. J’ai grandi avec plusieurs frères et sœurs et dès l’âge de neuf ans, ma mère nous laissait sortir toute la journée. Elle nous mettait dehors, nous disait de revenir à 18h et c’est tout. Nous allions donc au cinéma pour passer le temps. Je repense à ces salles de cinéma comme un lieu où je me sentais chez moi, parfois plus que dans notre propre maison. Mais il ne s’agit pas de l’unique raison. J »ai été particulièrement touché par Dans l’obscurité, un court métrage réalisé par les frères Dardenne. On y voit un jeune homme se faufiler dans une salle de cinéma où est en train d’être diffusé Au hasard Balthazar. Or, il ne vient pas voir le film mais tenter de voler les spectateurs. Il pose la main sur le sac d’une jeune femme qui est en larmes devant le film, elle tend la main vers son sac pour chercher un mouchoir mais tombe sur sa main à lui, et elle se sert de cette dernière pour essuyer ses larmes. J’ai écrit le scénario de Los Mentirosos le soir même après avoir vu ce film.



La caméra est souvent placée à une certaine distance des personnages, comme si elle les espionnait. qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Il y a beaucoup de raisons à l’origine de ce choix. Je voulais faire un film qui soit comme une machine à voyager dans le temps, mais pas dans le sens de la simple reconstitution historique. Même si bien sûr le film parle de l’époque où j’étais moi-même enfant à Buenos Aires, je tenais à rester universel et éviter d’être trop spécifique. J’ai cherché un moyen de traduire en images cette idée selon laquelle l’enfance n’existe que dans le regard en arrière. Quand on est soi-même enfant on ne peut pas analyser ce qu’on vit, ce n’est que rétrospectivement que l’on réalise que ce que l’on a vécu c’était l’enfance. L’enfance n’existe pas au présent, elle n’apparait que lorsqu’on se retourne en arrière.

Je voulais aussi donner l’impression d’effectivement espionner les paysages de l’enfance. Quand je repense à la chambre que je partageais, enfant, avec un de mes frères, c’est un paysage qui me paraissait immense à l’époque. Je pouvais faire des choses en restant simplement sous le lit ou même dans le placard. Il y a un sens de l’espace propre à l’enfance mais aussi un sens de la temporalité. La notion du passage du temps est très différente quand on est enfant. Tout ce qui ne concerne que les adultes nous file sous le nez, et la moindre période de vacances parait éternelle, les semaines ressemblent à des années. Par ailleurs, placer la caméra à distance était une manière de s’assurer qu’elle ne soit ni trop invasive, ni trop expressive. La caméra peut parfois se montrer invasive envers les acteurs, mais aussi envers l’histoire.

Les deux jeunes acteurs sont très naturels et ont d’ailleurs été primés à Sundance pour leur interprétation. Comment avez vous appréhendé le travail avec eux ?

Il n’y a pas vraiment eu d’improvisation, tout était écrit à l’avance. Nous avons fait beaucoup de répétitions mais celles-ci avaient surtout pour but de nous rencontrer et de trouver les lignes de notre dynamique commune. J’ai fait en sorte que chaque scène ressemble à un jeu, car je savais que ce serait l’idéal pour des jeunes enfants. Voler des bonbons sans se faire prendre, espionner sa maman en cachette, aller demander quelque chose à des inconnus… tout ça ce sont des jeux, il n’y a pas de complexité supplémentaire, ces scènes portaient déjà en elles toute la vitalité des jeux d’enfants, et c’est quelque chose qui peut être très difficile à recréer.



Face à eux on retrouve Esteban Bigliardi, un visage familier du cinéma argentin contemporain (Meurs, monstre, meurs, La Flor, Los Delincuentes, La Práctica…). Pouvez-vous me parler de votre collaboration ?

C’est un excellent acteur et une très belle personne. Il possède une énergie et une curiosité qui lui donnent un coté enfantin, et c’était crucial pour le personnage, mais aussi crucial pour travailler avec des enfants. Par ailleurs, il se trouve qu’il a un enfant du même âge. Je savais donc qu’il saurait parfaitement se mettre sur la même longueur d’ondes que les deux jeunes acteurs, que ça lui serait très aisé. C’est un acteur qui n’a pas peur. Pour la scène où les enfants l’aperçoivent pour la première fois dans la rue, il n’a eu aucun problème à faire son numéro parmi les vrais passants et tout le monde a dû le prendre pour quelqu’un de bizarre. Cela m’a fait très plaisir de le voir s’amuser. Il ne se prend pas du tout au sérieux.

Au moment d’écrire son personnage, comment avez-vous trouvé votre équilibre idéal entre ses dimensions inquiétantes et inoffensives ?

Bonne question. La première version du scénario contenait bien plus de dialogues, notamment dans les scènes où il apparait. Ces dialogues soulignaient de façon bien plus claire la dimension menaçante du personnage, ou en tout cas sa personnalité en crise. Il posait beaucoup de questions à l’enfant en face de lui et sa curiosité créait une sorte d’inquiétude. J’ai réalisé que l’image d’un enfant assis en face d’un inconnu dans une cafétaria possédait déjà en elle-même suffisamment de tension. J’ai donc éliminé une grande partie de ses dialogues pour me concentrer sur des indices non-verbaux comme sa garde-robe ou sa manière de se tenir. Je crois que la tension fonctionne de façon plus directe ainsi. Je tenais beaucoup à cette image, ce plan large mettant face-à-face cet enfant et cet adulte au même niveau. C’est l’unique moment du film où un enfant et un adulte sont filmés à la même hauteur, et c’est également la seule fois où un adulte est filmé de près, en gros plan.

Cette image véhicule déjà beaucoup de choses, elle suffit à montrer à quel point les deux personnages sont très différents. Si je me suis permis d’enlever les dialogues que j’avais écrits, c’est aussi parce que j’avais réalisé que le récit mettait suffisamment d’éléments en place pour catalyser l’apparition de ce personnage. On remarque que le père des deux gamins est absent et que la mère est au contraire une présente imposante… Symboliquement, tout était déjà suffisamment chargé pour que son arrivée soit riche de sens.



Qui sont les cinéastes qui vous inspirent ?

Je suis actuellement en train de lire le livre de Lucrecia Martel et j’adore la manière qu’elle a de parler de cinéma et de penser le cinéma. Cette année j’étais obsédé par le cinéma d’Alain Guiraudie, Miséricorde fut ma meilleure découverte de l’année. Récemment j’ai adoré The Mastermind de Kelly Reichardt, c’est vraiment un travail de maître. J’apprécie beaucoup sa manière de réinterpréter le genre et la façon dont elle parle de masculinité. C’est aussi un peu ce dont parle Los Mentirosos : qu’est-ce que ça fait de grandir et de se diriger vers un certain type de masculinité.


Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 29 janvier 2026. Merci à Tom Brumpton.

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