Distingué au dernier Festival de Cannes dans le cadre de la Semaine de la Critique, « Vaterland » or A Bule Named Yanto est réalisé par le Germano-Indonésien Berthold Wahjudi. Ce court métrage raconte l’histoire d’un jeune homme pris entre le pays où il vit (l’Allemagne) et son pays d’origine (l’Indonésie), alors qu’il se rend à Yogyakarta pour des retrouvailles familiales. A travers la douceur de la lumière, le ton tendre de l’écriture et la délicatesse de sa bande originale, Wahjudi fait le portrait attachant d’un héros solitaire qui n’est considéré à sa place nulle part par les autres, et examine avec finesse les questions d’identité et d’appartenance. Le réalisateur est notre invité.
A quel point Vaterland est tiré de votre propre expérience, et quelle place avez-vous laissée à la fiction ?
Je voulais réaliser ce film pour explorer mes propres sentiments conflictuels envers mon identité raciale. En Allemagne, je suis toujours perçu comme un étranger, un immigrant, parfois une menace. En Indonésie, je deviens soudainement blanc, quelqu’un de privilégié et riche. Le dénominateur commun, cependant, est que je reste un outsider dans les deux sociétés. Bien que le film soit très écrit de mon point de vue, j’ai finalement opté pour un scénario fictif autour d’une relation familiale afin de modeler mes expériences en une histoire.

Yanto n’est jamais complètement seul, mais c’est comme si nous pouvions ressentir sa solitude tout au long du film. Comment avez-vous travaillé pendant le processus d’écriture, et même le tournage, pour aborder ce sujet avec cette subtilité ?
Notre thème était plus « l’aliénation » que « la solitude », mais je pense que cette dernière est définitivement une conséquence naturelle de la première. Mon directeur de la photographie, Noah Böhm, qui est germano-ghanéen, et moi avons eu beaucoup de conversations sur nos propres sentiments d’aliénation vis-à-vis de l’Allemagne et de nos supposés « pays d’origine ». Il avait une compréhension très instinctive et vécue de l’histoire que je voulais raconter, et je pense que cela se traduit magnifiquement dans son approche formelle.

Votre utilisation de la musique apporte une sensation particulière et douce à Vaterland. Pouvez-vous m’en dire plus sur cet élément ?
J’adore personnellement ce que j’appelle des « mixtape movies ». Les films qui restent avec moi pendant des années sont généralement ceux dont je ne peux m’empêcher d’écouter les bandes originales en boucle. Notre film contient presque uniquement des chansons déjà existantes, certaines indonésiennes, certaines musiques jazz basées sur la musique traditionnelle indonésienne et la musique classique européenne. Vaterland joue avec l’idée de l’image et de l’image de soi. Quand le personnage principal Yanto est-il perçu comme un étranger et quand comme quelqu’un qui appartient à l’endroit où il se trouve ? La musique reflète cette tension et l’entre fusion culturelle et orientalisme.
Il y a un morceau récurrent de Schumann dans le film intitulé Gens et pays étrangers — une imagination romantique allemande de l’Orient, faisant écho à la tendance intériorisée de Yanto à se voir à travers le prisme de l’eurocentrisme. Mais il y a également Pagodes de Debussy, qu’il a composé après avoir assisté à la performance d’un orchestre de gamelan javanais à l’Exposition universelle de Paris en 1889 — probablement l’une des premières occurrences de la fusion de la musique occidentale avec la musique indonésienne. J’adore ces deux morceaux en eux-mêmes, mais les utiliser a également ajouté une autre couche de sens au film.

Comment êtes-vous venu à cette idée poétique d’avoir Yanto dans un train allemand, arrivant directement en gare en Indonésie ?
L’idée initiale derrière le film était d’avoir une structure en chapitres, chaque chapitre étant centré autour de l’idée qu’une vidéo ou une photo soit prise de Yanto comme moyen de le marquer soit comme un étranger, soit comme quelqu’un qui appartient à un endroit. Cela nous a permis de condenser une histoire assez vaste (s’étendant sur deux continents) en une construction dramaturgique adaptée à la forme d’un court métrage. Chaque chapitre commence par un moyen de transport (trains, bus, avion) montrant Yanto comme un personnage perpétuellement en transit, sans idée claire de sa destination.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Actuellement j’écoute beaucoup les bande originales des Wong Kar-wai des années 90, des films de Sofia Coppola du début des années 2000, et des films actuels de Joachim Trier – tous ont influencé la sensibilité et l’utilisation de la musique de Vaterland. Mais je suis toujours excité à l’idée de découvrir de nouveaux films – Un poète de Simón Mesa Soto et Shana de Lila Pinell me viennent à l’esprit.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 26 mai 2026.
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