Entretien avec Anthony Chen

Révélé par Ilo Ilo qui avait obtenu la Caméra d’or à Cannes, le Singapourien Anthony Chen revient avec le mélodrame Wet Season. Ce long métrage raconte avec sensibilité le lien inattendu qui va se nouer entre une professeure solitaire et un de ses élèves. Wet Season sort ce mercredi 19 février et nous avons interviewé son réalisateur.


Quel a été le point de départ de Wet Season ?

L’image d’une femme traversant une crise m’est venue en tête. Quelqu’un qui cherche désespérément à avoir un bébé. Et de manière inconsciente, je pense que cela découle aussi du désir de ma femme qui voulait fonder une famille et avoir un enfant. J’ai peu à peu été obsédé par cette femme qui approche de la quarantaine, qui passe à une autre étape de la vie, luttant au travail, dans son mariage et dans sa vie de famille.

Pouvez-nous en dire davantage sur votre choix de travailler à nouveau avec Yeo Yann Yann et Koh Jia Ler après Ilo Ilo ?

Là encore ce n’était pas purement intentionnel. Lorsque nous avons commencé à chercher des acteurs pour Wet Season, j’ai dit à mon équipe de casting de faire exactement ce que nous avions fait pour Ilo Ilo. À cette époque, nous sommes allés dans plus de 20 écoles primaires et avons vu 8000 enfants, découvrant finalement Koh Jia Ler. Nous avons donc passé des mois à aller dans des écoles secondaires à Singapour et nous avons vu des centaines d’adolescents, et j’ai fait des mois d’ateliers le week-end avec ces enfants. Mais 8 mois plus tard, je n’avais toujours pas trouvé d’acteur pour jouer le rôle de Weilun. Finalement, en allant sur Instagram, je suis tombé par hasard sur la photo d’un adolescent en uniforme scolaire. J’ai tout de suite trouvé qu’il avait l’air super pour le rôle. Je l’ai montré à mes producteurs et à mon équipe et ils ont découvert que c’était Koh Jia Ler. Il a tellement grandi et changé que même moi, je ne l’ai pas reconnu. Nous l’avons donc appelé et très vite, avec sa confiance et son talent, on a été sûrs que ce serait lui.

Une fois qu’on a choisi Koh Jia Ler, j’ai initialement décidé de ne pas caster Yeo Yann Yann. Dans Ilo Ilo, ils jouaient les rôles d’une mère et de son fils, et j’ai senti que ce serait gênant compte tenu de certaines scènes de Wet Season. Nous avons donc commencé à chercher d’autres actrices à Singapour et en Malaisie. Nous avons rencontré des actrices de théâtre, de télévision et de cinéma, mais personne ne collait vraiment à ce qu’on cherchait. En fin de compte, j’ai appelé Yeo Yann Yann et lui ai envoyé le script. Je lui ai dit : « Je ne pense pas que tu sois faite pour ça, mais lis d’abord le scénario ». Elle est venue et nous avons fait quelques scènes. On a décidé de travailler ensemble pour faire fonctionner ce personnage.

En somme, on a fait tout un chemin avant de finir avec mes deux acteurs. Je ne gaspillerai pas autant de temps la prochaine fois. Je les casterai tous les deux pour mon prochain film à Singapour.

Wet Season laisse de la place à l’ambiguïté et à la complexité des personnages. Comment avez-vous abordé l’écriture de cette histoire qui n’est pas aussi douce qu’en apparence ?

Il a fallu beaucoup de temps. Deux ans ont été nécessaires pour l’écriture de Ilo Ilo contre trois pour Wet Season. Je fais toujours en sorte de ne pas porter de jugement sur mes personnages. Et pour bien faire, j’ai besoin de comprendre chaque détail les concernant. Leur passé, leurs motivations, leurs espoirs, leurs rêves et leurs peurs. J’ai besoin d’être en mesure de «jouer» chaque dialogue que j’écris. J’ai besoin de pouvoir ressentir chaque réplique dans mes tripes. Alors quand j’ai commencé à filmer, j’ai dit aux acteurs : « Ne cherchez pas à comprendre mieux ces personnages que moi, parce que ça fait 3 ans que je vis avec ». Le processus d’écriture est émotionnel et peut parfois être douloureux. D’une certaine façon, chaque film que j’ai fait finit toujours par être très personnel. Et les émotions brutes et nues que vous voyez correspondent à mon âme mise à nu. L’honnêteté est très importante dans mon travail.

Quels sont vos cinéastes favoris et/ou ceux qui vous inspirent ?

Ils sont nombreux. Parmi les classiques, je dirais François Truffaut et Yasujiro Ozu. Et j’admire également Edward Yang, Hou Hsiao-Hsien, Hirokazu Kore-Eda et Ang Lee. Mais le réalisateur contemporain que j’admire le plus est Lee Chang-Dong. Je me sens inspiré par des réalisateurs et des films qui explorent l’humanité avec générosité et honnêteté.

Quelle est la dernière fois où vous avez eu le sentiment de découvrir un nouveau talent, quelque chose d’inédit à l’écran ?

Lorsque j’ai vu Babyteeth de l’Australienne Shannon Murphy qui était en compétition à la Mostra de Venise. C’est la voix la plus neuve venue d’Australie parmi les films que j’ai pu voir. Le film m’a brisé le cœur. Pour moi, quelques uns des meilleurs films sont ceux où la tragédie et l’humour se rencontrent. Je pense que la dernière fois où j’ai ressenti cela, c’était en voyant Heureux comme Lazzaro de Alice Rohrwacher.

Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 14 février 2020. Un grand merci à Vanessa Fröchen et Laurence Granec.

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